
Ma rencontre avec Jacques Brosse s’est faite totalement au hasard. J’avais erré dans une librairie de gare à une époque où l’on y trouvait des livres et non des marchandises. C’était sobrement intitulé « Mythologie des arbres » et je m’étais dit que malgré la qualité du texte, l’auteur était quelqu’un d’assez lambdesque.
Des années plus tard, je décidai par curiosité de voir si le bonhomme avait d’autres publications. Je m’apercçus qu’il avait consacré presque 15 livres sur les arbres, dont une monumentale encyclopédie Larousse. A côté de cela, il publia un pavé de 1100 pages sur l’histoire de la Chrétienté de 406 à 1204…
Et puis il a écrit une vingtaine d’ouvrage sur le Zen qu’il contribua à diffuser largement en France par la voie de son maître Deshimaru. J’en lus quelques uns et je restai fasciné par sa description du zazen qui consiste en gros à rester des heures sur les genoux immobile et muet. Moi qui suis intuiotivement nul en méditation, j’abdiquai.

Mais ce qui m’émut le plus c’est la lecture de son tout premier livre, L’Ordre des Choses, une sorte d’ovni qui commence par décrire un hippocampe et d’autres animaux peut-être pris au hasard. Mais tous vus sous un nouveau jour. Cela s’emmêle avec des considérations personnelles interrompant le catalogue. Il y a aussi un court chapitre sur le cadavre. Bachelard dans sa préface précise à juste titre que déjà la démarche est zen.
Je suis heureux de vivre dans un monde Jacques Brosse a vécu avant nous.

Si je dois aussi fouiller dans les livres qui m’ont modelé, il y a aussi le gand de la clé à molette de Edward Abbey. Je me souviens très bien que c’était un obscur libraire, pas forcément branché écolo, qui m’en avait parlé. Nous avions du parler de Grothendieck, nom que je me souviens avoir entendu pour la première fois via un apprenti charpentier de Longo Maï, prénommé Bertrand Louart.
Avec les aventures de Hayduke, je découvrais une autre facette de ce que pouvait être l’écologie. Déjantée, drôle, directe et sans prise de tête mais avec une assise philosophique robuste en arrière plan. Avec mon groupe de rock, j’en ai composé une chanson écoutable. (Merci Laurent pour les paroles)
Le récent documentaire sur Edward Abbey diffusé sur Arte retrace cette vie de solitaire du désert… moins solitaire en réalité. A un moment, un de ses amis le cite avec jovialité : « Un bon patriote doit pouvoir protéger son pays contre son gouvernement«

Mais c’est surtout son fameux « A bas l’Empire, vive le Printemps » qui résonne encore aujourd’hui. D’abord parce que l’Empire est d’actualité. Il n’a jamais pris fin… Et c’est heureux que cette phrase de Philip K. Dick dans Siva ait motivé Pacôme Thiellement à créer la saga L’Empire n’a jamais pris fin véritable bijou jubilatoire pour une histoire de France où les « Sans Roi » sont toujours là à l’affut du Printemps…

Printemps ? C’est le nom que nous avons donné en 2014 à un mouvement politique citoyen sur Corbeil-Essonnes, au moment où la mafia Dassault comptait conserver ce fief emblématique. Un joli nom évidemment inspiré des voisins arabes… dont j’apprendrai plus tard qu’il s’est lui même inspiré d’un historien qui en 1948 qualifiait le Printemps des peuples de 1848.
Je suis heureux de vivre innocemment aux côtés de Pacôme Thiellement.

Tout récemment aussi, nous sommes allés voir en famille le Chant des Forêts de Vincent Munier. Le type m’était un peu familier, car abonné depuis 20 ans à La Salamandre, il y avait parfois ses photos et ses films dans le magazine. Le film est étrange, avec un parti pris d’être brumeux, flou et grisâtre la plupart du temps. Les intermèdes où le grand-père échange avec son petit-fils sont courts, assez naturels. Le film se conclue sur cette citation écrite par le grand-père « Nous sommes dans ce qui s’en va« .
Du Héraclite qui aurait découvert l’eco-anxiété…
A ce genre d’exercice contemplatif, je préfère malgré tout le gai savoir d’un gars comme Bill François. Avec l’imprévisible Yann Arthus-Bertrand (rencontré une fois à la Fête de l’Humanité en 2024 où il prit une belle photo de groupe), Bill François, dont j’ai savouré les 3 ouvrages d’un coup, a fait ce que l’on appelle « un beau livre ». Une page pour la photo de YAB, une page pour le texte de Bill. Photos sublimes évidemment. Textes géniaux. Qui aurait pu croire que les « eaux douces » puissent fertiliser autant de savoirs.
J’en prends un par exemple, l’évocation du dipneuste, ce poisson préhistorique que l’on trouve en Afrique centrale capable de survivre des années sans eau… S’il lui arrive d’être piégé dans une boue plus tard utilisée pour façonner un habitat, il se retrouve en quasi hibernation dans le mur des maisons… Prêt à s’échapper quand la pluie vient à détremper les façades. Je n’y croyais pas. Mais il semble que oui.
Je suis heureux de pouvoir lire Bill François et de l’interpeller parfois sur les réseaux.
Si je mentionne pêle-mêle toutes ces personnes, ces lectures et ces visionnages, c’est peut-être pour me rassurer. L’empire n’a jamais pris fin peut-être. Mais le Printemps a aussi de beaux jours encore devant lui.
