Nous descendons Vezelay par un soleil de plomb et sous nos mains la poisse du guidon.
Dans l’église de Saint-Père, fraîche et obscure, nous sommes seuls et seulement accueillis par une petite pancarte écrite à la main qui nous intime de visiter le site archéologique des Fontaines Salées. Comme un jeu de piste. Nous n’avions pas prévu et cerla nous oblige un détour et peut-être le site sera-t-il fermé à cause de la chaleur. Nous tentons et effectivement la barrière est abaissée et aucune voiture sur le parking.
Nous laissons les vélos et patientons sait-on-jamais.
La dame arrive, nous salue, nous serons peut être les seuls visiteurs de la journée.
Dans le petit musée qui jouxte les fouilles, il y a une cuve. Un tronc de chêne évidé, rongé par le temps mais toujours entier malgré ses 4300 ans. On lui en donnerait 100.

Un puits, pas un vase
On pourrait croire à une pièce de mobilier ou à un objet rituel. C’est en réalité un outil de plomberie. À l’endroit où des eaux profondes remontent, chargées de sel, en traversant les failles du Morvan, les hommes du Néolithique ont su repérer la source, choisir un chêne assez vieux et assez large, l’évider, puis l’enfoncer sur l’émergence comme on plante un cuvelage de puits. L’étanchéité était assurée à l’argile et à la mousse. Rien d’autre.
Le site compte une vingtaine de ces « tonneaux », dont plusieurs restent visibles et lisibles. Ces puits ont été utilisés pendant plus de mille ans. Mille ans d’un même objet en bois, en contact permanent avec l’eau et le sel, sans rouiller, sans pourrir, sans qu’on ait eu besoin de le remplacer.

Alors que j’écris ces lignes, je jette un coup d’oeil à la liste d’objets qui m’entourent, ils sont diablement légion !, et je n’en vois pas un seul susceptible de passer le cap des 200 ans. Ah si j’ai un livre daté de 1650 dans ma bibliothèque mais il ne survivrait pas un hiver à l’extérieur.
Chaque fois que l’on se balade en France, sans trop choisir où et pourquoi on y va, on se sent bête de passer à côté de tant de merveilles. Je n’avais jamais entendu parler de ce site et pourtant il est unique, original et pour ainsi dire… tellurique ! Des bulles d’hélium continuent à glouglouter dans ces puits néolithiques fréquentés uniquement par quelques rainettes. Les thermes gallo-romains et le mégalithe appelé Poron brouillent un peu les repères temporels et one sait plus trop de quelle archéologie il s’agit.
La dame nous explique par dessus-tout qu’au final tout a été enseveli sous Louis XIV pour d’obscures raisons de contrebande autour du sel, qu’une bataille célèbre n’y a finalement pas eu lieu et que c’est donc « par hasard » que le médiéviste René Louis a redécouvert ce site pourtant utilisé durant des millénaires. Il suffit de quelques années pour oublier un paysage.
Le savoir sans la théorie
Ce qui me fascine aussi avec ces cuvelages en chêne, ce n’est pas tant la prouesse technique que ce qu’elle suppose comme compréhension. Ces gens n’avaient ni notion de porosité du bois, ni de chimie des sols, ni de calcul de résistance des matériaux. Ils avaient l’observation, la répétition, la main. Ils savaient quel arbre choisir sans savoir dire pourquoi il tiendrait. C’est un savoir-faire intuitif — un savoir qui passe par le geste et l’expérience accumulée plutôt que par la formule.
On a souvent cette idée un peu condescendante que l’intelligence humaine progresse en ligne droite, et que plus on recule dans le temps, plus on trouve du tâtonnement, du hasard, du bricolage. Une cuve qui traverse quarante-trois siècles raconte plutôt l’inverse : une intelligence du matériau et du lieu, ajustée sur des générations, qui n’a rien à envier à nos bureaux d’études.

J’aime à rappeler cette banalité que non seulement l’histoire appartient aux vainqueurs, mais aussi, par définition, à ceux qui écrivent. Et que dans l’affrontement Gaulois-Romains, si l’on ne parle que de César au détriment de Brennus, c’est aussi parce qu’une civilisation écrivait tandis que l’autre pas. Et il y a fort à parier que le savoir des Celtes, comme de celui des hommes de l’âge du Bronze 2000 ans avant, était remarquable.
Il y avait certainement des Socrate avant l’heure, des Boudha encore plus éveillés, des Leonard de Vinci dont on transmettait les savoir-faire avec respect.
Ce que ça dit de l’écologie qu’on cherche
C’est là que je fais le lien avec ce qui m’occupe depuis eco-SAPIENS : on cherche aujourd’hui, avec des mots comme low-tech ou sobriété, à retrouver quelque chose que ces puits de chêne avaient déjà : des objets ajustés à leur usage, faits de peu, réparables ou du moins increvables, pensés pour durer sans entretien technologique.
On dira que je radote, mais ça m’a immédiatement ramené à Concarneau, au Low Tech Lab, à Corentin de Chatelperron et sa bande de bricoleurs géniaux. Toute cette agitation contemporaine autour de la sobriété, du réemploi, du « ça devrait durer plus longtemps » — c’est une reconquête. On est en train de refabriquer, à grand renfort d’ACV et de labels, ce qu’une bande de copains du Néolithique savait faire.
La dame nous dit que le responsable des fouilles, René Louis, sûrment un disciple de Leroi-Gourhan s’était spécialisé dans la « lecture de paysage ». Un peu comme si l’intuition devait reprendre le pas sur la méthode afin de mieux comprendre un site archéologique.
L’ennui c’est que comme souvent, nous pauvres voyageurs, nous devons reprendre dans nos mains la poisse du guidon et poursuivre notre chemin. D’ici peu cette beauté silencieuse sera oubliée.
Je l’écris simplement comme cela, furtivement, sur un carnet numérique et avec la certitude que cela sera aussi effacé d’ici quelques années.
