Baptiste RABOURDIN

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Catégorie : Débat

Retour de corrida – le minot face au minotaure

Un an que je n’ai pas écrit.

C’est un luxe de pouvoir publier sans se soucier d’être lu. Et je ne cultive même pas la rareté. La paresse m’a vaincu d’abord. Et l’époque où j’animais ce blog correspondait tout de même à une nécessité d’être vu pour des raisons mercantiles indirectes. Je crois en effet pouvoir me souvenir de cette journée où, nous fondateurs d’eco-sapiens, avions décrété que nous devions faire comme toutes les entreprises et avoir un blog. Petit à petit c’est devenu ma zone.

Le village est aujourd’hui déserté. J’ai déversé beaucoup d’états d’âme. Je me suis adonné au bashing (Tiens… Jancovici est devenu vraiment connu malgré ses bourdes récurrentes…, Tiens Aberkane est devenu un être tout aussi complexe qui suscite encore en moi à la fois admiration et déception…) et je me suis parfois empêtré dans des billets sans queue ni tête.

Suzanne Husky - La Nobe Pastorale

Un de mes vieux amis aux prises avec la rédaction de son premier roman me confiait la difficulté à trouver une méthode. Le format blog était fait pour moi dans la mesure où je ne fais que butiner et restituer à la va-vite quelques idées chipées au détour de tel écrit ou vidéo. Le premier billet de ce blog a été écrit il y a 18 ans. J’avais 24 ans et le culot de donner mon avis sur la sphère écolo et sur des penseurs grandioses que je pensais avoir compris.

Mais bizarrement il n’y a pas grand chose qui me sépare de ce moi-écrit-vain de jadis. L’aventure eco-sapiens a été de loin la meilleure école d’apprentissage : le code informatique, l’entrepreneuriat, les copains entrepreneurs (quel luxe d’avoir eu de vrais amis parmi nos clients), l’évenementiel, les passages radio et télé… et donc cette obligation à suivre l’actualité ecologique (documentaires, films, cop 15 cop 16 cop 17…)

Mais quel rapport avec la corrida ?

Mais voilà que je me perds déjà dans le fil de mes pensées… Il est parfois savoureux de parler du passé et assurément nombriliste de parler de son passé; la nostalgie est un labyrinthe et mieux vaut vite aller regarder l’avenir car c’est là que se trouvent encore les étonnements.

Voilà donc que j’accepte la proposition d’un ami (un autre écolo entrepreneur…) d’aller faire une feria à Nîmes. L’idée d’aller dans une ville inconnue était déjà séduisante et j’apprends donc qu’il a réservé des places pour la corrida qui a lieu le samedi dans les belles arènes romaines.

En tant qu’écologiste (faut-il rappeler que je parle de pensée écologiste et pas de parti écologiste ?) j’avais déjà vaguement réfléchi à cette question et l’image que j’ai de la corrida est tout de même passable. Tuer un animal pour le spectacle me semble d’un autre âge.

Je prends cela au sérieux et file dans l’après midi à une conférence sur la culture taurine pour avoir au moins un corpus pratique et théorique sur la tauromachie. J’y apprends des choses assez intéressantes par exemple sur l’évolution des « règles » au cour des dernières décennies. Par exemple le fait que les chevaux sont désormais protégés par des caparaçon en kevlar alors qu’il y a peu, les chevaux des picadors étaient régulièrement encornés à mort par le taureau…

La corrida à laquelle j’assiste implique 6 taureaux qui subiront tous l’estocade, le coup de grâce. Il s’agit de bêtes élevées spécialement pour la corrida. Le conférencier expliquait tout à l’heure que ces élevages comprenaient des milliers de têtes car il faut aussurer la reproduction, les remplaçants et tout simplement pouvoir choisir parmi différents lots.

Je vais être franc : si j’ai frémi les premières minutes pour le torero à chaque frôlement de cornes, réalisant que le type risquait réellement sa vie devant moi… le pantelement du taureau et son dernier souffle m’ont peiné mais n’a pas été insupportable. Aucun bruit, à peine quelques gouttes de sang, une certaine dignité de l’animal qui bascule sur le flanc. Presque sobre et élégant. Réglo.

J’espère sincèrement que cette mise à mort disparaîtra… mais on y reviendra.

Non humains et nhamis*

Voilà que le troisème taureau est moins combattif. Ils ont beau agiter leur muleta et l’interpeller, le bovidé se désinteresse du combat. Voici alors un phénomène étrange : tout la foule commence à siffler. Je pense alors qu’ils sifflent le torero qui ne parvient pas à mobiliser l’animal. Mais je finis vite par comprendre grâce à un viel habitué (« Peuchère c’est ma 25ème corrida ! ») que c’est bel et bien le taureau qui est sifflé.

….. Thoreau ! obligé de faire la blague.

Celui-ci est rapatrié (sauvé ?) et remplacé par un autre qui s’appelle Titanic (sic !). Je demande à mon voisin si on peut vraiment en vouloir à un animal de ne pas « jouer le jeu ». Et je comprends que la plupart des gens ne font pas semblant. Ils considèrent vraiment que le taureau est une personne et que là franchement elle a exagéré, non mais quand même il peut pas arriver dans l’arène et ne rien faire, etc…)

Aussi me suis-je senti bête. Moi l’écologiste fasciné par le monde vivant, qui dévore les revues naturalistes théorise sur la grande famille du vivant, sur l’hypothèse Gaïa et sur la petite place de l’Homme dans ce grand tout ecosystémique, bim ! je suis même pas capable de voir le taureau comme une vraie personne !

Il est amusant que le penseur Bruno Latour qui a popularisé le concept de « non-humains » afin de constituer un parlement des choses n’a à ma connaissance jamais écrit sur la corrida. Bon en vrai j’en profite pour régler quelques comptes. Je n’ai jamais compris la contribution de Latour à l’écologie politique. Un propos abscons, des tonnes de lignes pour parler bien sûr de la catastrophe écologique avec l’exploit de ne jamais écrire nulle part le mot capitalisme… si bien que je l’ai toujours surnommé Bruno Autour

Voilà que j’insulte les morts… Revenons plutôt au Minotaure.

J’ai quitté Nîmes avec dans ma poche la brochure de la maison des cultures taurines. Une trentaine de pages m’ont permis de réaliser que la tauromachie est un art plurimillénaire, décrit dans de nombreuses cultures, des grottes préhistoriques (Villars – 26 000 ans) aux premières cités (Gobekli Tepe, Catal Hüyük,..) aux premiers écrits (Gilgamesh, Egypte, Celtes, et bien sûr Grecs et Romains…). La tradition perdure au moyen-âge, à la Renaissance. Picasso peint Guernica en s’inspirant d’une oeuvre qu’il avait dédié au matador Mejias tué par le taureau Granadino (pour l’anecdote Mejias refusa de se faire soigner, vous comprenez du coup pourquoi..)

La dernière page de la brochure tente par contre très maladroitement de régler ses comptes philosophiques avec les anti-corridas. Titré « Anthropocentrisme kantien et biocentrisme antispéciste », j’en extrais les paragraphes les plus vindicatifs

A une époque où l’idéologie antispéciste et vegane milite pour l’avènement de l’animal citoyen et la libération animale, où la mort devient virtuelle, où le passé des peuples est questionné par un révisonnisme culpabilisateur et où le présent est orphelin de toute forme de spiritualité philosophique ou sacrée, les conceptions anthropocentriste et biocentriste s’opposent de manière radicale sur la question de la place des animaux dans la société.

Pour la première, l’homme, être raisonnable au sens kantien du terme, est une fin en soi. Pour la seconde, au contraire, tout être vivantr mérite un même respect et il ne peut exister aucune ecxeption à la règle, fut-elle culturelle.

La course de taureaux concilie ces deux conceptions antagoniques car le taureau vit et meurt conformément à sa nature grâce au respect de l’homme qui l’élève en liberté et l’affronte loyalement.

in. La Course de Taureaux, uvtf.fr

Bon bon bon… c’est dommage ça gâche tout. Parce que le taureau ne vit pas libre et ne combat pas loyalement. Et on sera bien en peine de touver la nature du taureau déjà que l’on galère à savoir comment l’homme doit vivre si tant est que quelque chose pouvait être conforme à sa nature. Bref, côté philosophique, c’est pas ça.

Dommage car je suis ressorti de cette expérience mystique et magique (la mort, les arènes, l’irruption du vrai dans la société du spectacle…) plutôt prêt à me dire que la corrida c’est pas mon truc mais qu’on foute la paix à ceux qui aiment ça. Un peu comme une vieille culture aborigène qui nous fascinerait et sur lequel nous n’aurions rien à dire.

« Le barbare c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie » disait ce bon vieux Levi-Strauss. Punaise j’en étais sûr, le grand Monsieur lui a parlé de la corrida dès son entrée à l’Académie Française.

Merci à la corrida d’exister.

Et merci à la corrida de continuer à évoluer… si elle veut encore exister.

PS : * Nhamis est le terme employé par les fondateurs de la revue Le Lichen (Laboratoire des Interdependances concernant les Humains et les Non Humains). Voilà une proposition concrète (quoique d’apparence farfelue) pour « egregoriser » les non-humains…

Le Covid façon puzzle

On l’a déjà oubliée, l’ambiance qu’il y avait la première fois. En mars, les premiers jours du confinement, il me semble que nous éprouvions une sorte de fascination pour la catastrophe invisible et inédite qui suivait son cours. Je me souviens par exemple que la première image qui m’était venue alors, c’était cette scène dans la série Tchernobyl où les gens contemplent le brasier nucléaire sans toutefois intégrer la dangerosité diaphane des radiations.

En novembre, c’est plus pareil. L’être humain est décidément un animal étonnant. La première fois il se fascine, la seconde fois il se lasse. Ou bien est-ce mon esprit seul, que je sais incapable de faire deux fois la même chose ? Ce deuxième confinement me fatigue pour des raisons pratiques mais aussi pour des raisons heuristiques. Peut-être que c’est comme le saut à l’élastique. A n’expérimenter qu’une fois !

Malgré tout il faut bien s’occuper. Pour ma part, je vous partage quelques préoccupations personnelles et professionnelles :

  • Oui je me lance : Animer le tiers-lieu à Soisy-sur-Seine avec la coopérative. Il y avait une super ambiance de rentrée mais là je vois bien que pas mal de copains sont sérieusement en train de se demander combien de temps va durer la mise en parenthèse de leurs activités. Ateliers, évènements, formations… tout est annulé.
    Je m’étais pour ma part inscrit à une super formation « design énergétique et inconfort thermique » pour tester en vrai la baignade glacée à Chambéry en Décembre.
  • eco-Sapiens : vous ai-je dit que le site est désormais entre de bonnes mains. J’aimerais simplement organiser une belle assemblée générale de clôture pour remercier tous les sociétaires de la SCOP qui ont participé à l’aventure il y a 14 ans !
  • Professeur à la fac : je donne deux TD en master à la fac d’Evry. C’est ma dernière année où j’ai pu transmettre le virus coopératif avec ce message clé : « l’argent n’est pas une fin, mais un moyen »
  • Professeur à l’école d’ingénieurs : ça c’est nouveau et je me réjouis peu à l’idée de donner un premier cours type « amphi » en visio. D’autant que j’aborde un sujet qui me passionne mais sans trop savoir où je vais : la sobriété numérique. Je sais au moins que je pourrai reprendre cette belle formule négaWatt : « nous n’avons pas besoin d’énergie, nous avons besoins de services qui peuvent être rendus par l’énergie« .
  • Activités associatives : notre club sportif comporte une centaine d’adhérents tous privés de cours divers (arts martiaux, gym douce, qi qong…) Heureusement les professeurs sont motivés pour tenter de la visio. Se pose alors la question de l’outil et de la prise en main. Zoom coupe au bout de 40 minutes et je n’aime pas les solutions propriétaires. J’essaie des instances jitsi et même talk sur nextcloud. C’est là où je réalise qu’en 10 ans rien n’a vraiment été fait pour rendre autonome les structures. Moi qui ai une approche « radin-frugal-sobre-décroissant » je réalise que je fais partie des happy few. Et je remercie au passage Infomaniak qui permet tout cela et me semble un peu dans le même état d’esprit.
  • Activités pour nourrir l’esprit : j’ai enfin pu lire un exemplaire de la légendaire revue « La Hulotte ». Il va me falloir les avaler d’un coup (binge reading…)
    Je suis aussi tombé sur un vieux magazine signé Cavanna intitulé « le saviez-vous ? »
    Décidément en 1974, les idées étaient plus vives, plus incisives, plus drôles.
    On y trouve un florilège de considérations absurdes comme une sorte d’anti-Sénèque :

Aussi grand que soit un trou, il y a toujours quelque chose autour.

Le seul autre animal au monde, qui comme le chameau, soit capable de traverser le désert sans emporter à boire est la puce du chameau.

La Terre exécute en vingt quatre heures un tour complet autour d’un axe imaginaire. A la voir on ne croirait jamais que la Terre est douée d’une aussi riche imagination.

Mais ce qui m’a décidé à reprendre la plume après tout ce ce temps, c’est mon petit déjeuner du matin. Un petit déjeuner initié par Gildas de Sidiese qui permet d’échanger avec quelques responsables « pollueur wanted« . C’est d’ailleurs avec ce genre de petit déj que j’avais ferraillé avec le DG de Nespresso. J’avais raconté dans un billet intitulé « Nespresso, prison et décroissance »que les alliés ne sont pas toujours là où on croit, que le monde est très souvent gris.

Cette fois c’était le DG de Citeo, anciennement « eco-emballages » qu’avec eco-sapiens nous avions en leur temps épinglés (sigle point vert, paradis fiscaux…). Avant c’était le CNIID qui leur tapait dessus; eux aussi ont changé de nom et s’appellent ZeroWaste (et ils continuent de faire du très bon boulot).

Je n’ai pas le temps de rentrer dans le cœur du sujet « déchets » mais j’ai trouvé pas mal de similarités avec le monde de l’énergie. A savoir que chez négaWatt, nous avons le fameux triptyque : « Sobriété, Efficacité, Renouvelables« . Et que pour les déchets on a l’équivalent « Réduire, Réutiliser, Recycler« . C’est la règle des 3R. Et qu’une fois que tout le monde est d’accord pour réduire, eh bien l’on s’empresse de discuter sur le reste, car c’est là où c’est stimulant en ingénierie, … mais on rate bien l’essentiel !

Et puis, en déchets ou en énergie, il y a le sujet à trolls, la bête noire. Dans l’énergie c’est le nucléaire qui « représente 2% de l’énergie dans le monde, mais 90% du débat ». Dans les déchets c’est le plastique. Il est partout, précipitant même un septième continent dans le Pacifique. Et on se creuse la tête pour savoir comment le recycler ce plastique avec ses blasons PET, PS, PVC, PP, PBA et compagnie sans que le béotien sache si au final « ça va dans la poubelle jaune ? »

Et quand on lit le rapport CITEO qui fanfaronne avec 70% de taux de recyclabilité, on masque celui du plastique qui est de moins de 30%. En fait, heureusement qu’il y a le verre (invention -5000 ans) et le carton (invention en 1751) pour sauver les apparences d’une performance dans le monde du recyclage.

OK, c’est facile de critiquer. Que proposer alors ? Et nous voici dans l’affreuse complexité du monde moderne où les 4 acteurs : l’Etat/Europe, les collectivités, les entreprises, les citoyens/consommateurs attendent que chacun fasse le premier pas. Au nom de l’économie, on ne veut pas embêter les marchands avec des interdictions pures et simples. Remettre la consigne ? Mais vous n’y pensez pas, il y a toute une logistique à penser ! Qui va payer ?

Parfois, à regarder mon propre parcours, je réalise que si j’ai toujours eu une certaine allergie à travailler avec un grand groupe, c’est la peur justement d’être dépassé par une inertie systémique. En vrai, je n’aimerais pas être Président de la République. On doit avoir le sentiment d’être tout puissant, mais finalement éprouver quotidiennement une frustration de voir que rien ne se met en mouvement. Vous vous souvenez qu’il y avait une réforme des retraites qui devait arriver l’année dernière ?

Ou alors il faut un gros grain de sable, par exemple un virus. Et là d’un coup, ce qui semblait impossible la veille (le télétravail, la fermeture prolongée des commerces, l’argent magique…) se met en place en quelques jours.

Ah mince, ça aussi j’en ai déjà parlé !

A propos de la souffrance des plantes

« Tu es bien gentil avec ton veganisme mais la carotte, elle souffre aussi non ? Regarde un peu tout ce que l’on sait sur la communication chez les arbres par exemple. »

Voici en résumé l’argument massue qui pourrait laisser votre adversaire/ami végétarien sur le bas-côté épistémologique. On connaît le fameux triptyque du vegan : bon pour la santé, bon pour l’environnement et bon pour l’éthique. J’y vais un peu au feeling mais pour moi ces 3 arguments sont indéniables. N’étant pas intégralement végétarien, mais étant de ce côté par simple raisonnement logique, par honnêteté intellectuelle, je suis justement attentif à tout argument consolidant l’édifice philosophique du vegan.

Et donc il y a cette question complexe de la souffrance dans le monde végétal. Aussi quand un ami militant m’a soumis l’interview de Florence Burgat, chercheuse à l’INRA, et qui parle exactement du sujet avec un essai à la clé, j’ai accouru voir de quoi il retourne. Elle est philosophe – doctorat sous la direction de Jean-Claude Beaune ce qui mériterait une digression anecdotique et personnelle…

Bon on va aller vite… les 30 minutes d’interview sont un échec. Chaque concept qu’elle invoque sont autant de tentatives avortées pour convaincre le lecteur ouvert que je suis, pourtant désireux d’être convaincu. Systématiquement, elle est victime de son postulat à savoir qu’il existe une coupure entre le monde animal et le végétal. Et donc des « caractères » chez les animaux sont « coupés » quand on veut les transposer dans le monde végétal. Je vais même aller plus loin… c’est de la très mauvaise philosophie. Peut-être s’est-elle autant fourvoyée en raison des motivations qu’elle avoue : à savoir régler ses comptes aux ouvrages à succès à propos de l’intelligence des plantes, en premier lieu le livre du forestier allemand Peter Wohlleben « La vie secrète des arbres ». Rappelons que ce best-seller botanique synthétise pas mal de découvertes scientifiques sur la « communication » entre les arbres et qu’il verse dans l’anthropomorphisme : jalousie, entraide, souci des seniors… etc.

Cette question de l’anthropomorphisme est d’ailleurs fondamentale, nous verrons pourquoi.

Mais examinons d’abord les différents concepts avancés par la philosophe :

Le soi – l’ipséité

La plante aurait une « immortalité potentielle », elle n’a pas réellement de naissance ni de mort. On se moque gentiment du talentueux jardinier Gilles Clément qui insiste pourtant à juste titre sur sa profession qui est hélas traditionnellement une activité où l’on est « masqué et casqué pour tuer ».

« Mais non ! rétorque la philosophe, il suffit de voir qu’en désherbant, cela finit toujours par repousser ». Argumentation consternante. Comme si l’on massacrait les fourmis chez soi en se désolant que l’on ne s’en débarrasse finalement jamais.

Mais d’une manière générale, on ne comprend pas pourquoi le végétal n’existerait pas en tant qu’individu. Elle parle des graines « comme mortes », des pantes qui repoussent (boutures ?) afin de montrer que le monde végétal est plus une histoire de cycle que de point. Pour le règne végétal, seul compterait la vue d’ensemble, pas la perception individualiste.

C’est tentant mais fallacieux. Un charme que l’on tronçonne, ce n’est plus un charme. Il est mort. Oui le règne végétal donne à voir des choses bizarres où la notion de « colonie » est plus importante que la notion d’individu. Et alors ?

La non-présence au monde – la conscience

Deuxième tentative avec l’argument plus naïf. La preuve, quand j’ai posé la question à mon enfant de 10 ans, il m’a répondu : « une plante ne souffre pas car elle n’a pas de nerfs ».

C’était l’époque…

Pour Florence Burgat, la plante n’est pas dans le « vivre » mais dans la « vie » (H. Jonas). Elles n’ont pas de monde intérieur (intentions, désirs…) mais réagissent seulement à l’extérieur (stimuli, réflexes). Se rend-elle compte qu’elle utilise le même registre que La Mettrie et Descartes qui voyaient dans l’animal une sorte de machine ? C’est vraiment l’arroseur arrosé.

Mais faisons amende honorable puisqu’elle touche aussi du doigt quelque chose de plus subtil : la radicale altérité. Concept qu’elle emprunte au brillant Francis Hallé et que l’on peut résumer ainsi : « moi humain, je suis désemparé face au végétal car je ne peux pas pénétrer son monde ». Hélas, cette notion d’altérité a aussi été popularisée par le philosophe Thomas Nagel avec son célèbre « Quel effet ça fait d’être une chauve-souris » qui reprend en fait la vieille notion de Qualia. Et même de solipsisme s’il faut à notre tour évoquer Schopenhauer.

Bref, par définition les plantes sont très différentes des animaux. C’est pour cela qu’on les met dans deux « Règnes » différents. Nos royaumes se côtoient mais ne se comprendront jamais. Au fond c’est la question de savoir s’il s’agit de différences de degré ou de différences de nature. Et là on est mal barré car ce genre de question est le meilleur moyen de développer ses talents de sophistes.

Personnellement je suis enclin à voir entre un champignon et un moustique une différence de nature. Mais entre un crapaud et une grenouille ? Entre un corail et une algue ? Entre une anémone et un pissenlit ? Nous sommes forcément prisonniers de nos taxonomies, de nos conventions. Nous disons que toutes ces choses sont « vivantes ». Mais nous ne savons pas ranger le virus ou le prion.

Si le protecteur de la carotte se joue du végétarien, c’est bien qu’il fait appel à la notion de « vivant ». Tout l’enjeu, rappelons-le, est de montrer si en coupant règne végétal et règne animal, on a au passage coupé quelque chose appelé « sentiment ». Le piège linguistique est d’autant plus gris que « anima » est l’étymologie de l’âme. Et donc notre vocable nous conditionne déjà à refuser une âme à l’endive, mais d’en accorder une à la méduse.

Autotrophe !

Alors revenons à ce qui différencie fondamentalement ces deux règnes. Florence Burgat nous rappelle que la plante est autotrophe (elle se suffit… juste un peu d’eau et de lumière) alors que l’animal est hétérotrophe (il dépend directement ou indirectement des autotrophes). Nuance est apportée (forcément, dans la nature rien n’est aussi binaire) avec les dépendances fleurs/pollenisateurs. La philosophe y voit une « surpuissance » qui à mon avis à toujours à voir avec cette histoire d’indifférence au monde.

En gros, si vous approchez d’un animal il va certainement s’enfuir. Si vous approchez d’un arbre , que vous lui donner un coup de pied… peu lui chaut.

En fait, dans le discours de cette philosophe, l’immortalité et la surpuissance sont comme des éléments divins qui mettent « hors monde » nos amis végétaux. Le règne végétal, c’est l’Olympe. Est-ce que Zeus peut souffrir à cause d’un simple mortel ?

Cette intuition inconsciente semble se confirmer car si Florence Burgat est assurément du côté de la défense du vivant, et donc des végétaux, elle ne leur accorde au fond qu’une valeur esthétique, historique…

Mais elle pouffe quand il s’agit de faire reconnaître juridiquement un olivier ou un hêtre remarquable. Rappelons que ce débat sur la reconnaissance juridique des non-humains pourrait pourtant n’être qu’une extension du domaine de la lutte. Il n’est pas plus absurde de reconnaître des droits à un mouton qu’à un if.

Je m’aperçois que je suis long. Je synthétise donc :

  • Le règne végétal est distinct du règne animal mais cette distinction repose sur un critère (autotrophie) qui n’a rien à voir avec les affects
  • Le même raisonnement qui permet de reconnaître la souffrance animale (i.e. anthropomorphisme) peut tout à fait s’étendre à la « souffrance » végétale.
  • La philosophe Florence Burgat refuse cette extension en décrétant tautologiquement que les végétaux n’ont pas de sentiments.
  • Nous sommes piégés par le langage qui par exemple n’a rien pour désigner l’ « intelligence sans cerveau ».

Je me permets une audace personnelle sans filet.

Quiconque a déjà caressé des sensitives (mimosa pudica) a eu le sentiment que leur thigmonastie relevait d’un être réellement sensible.

Quiconque a déjà caressé un corail a eu le sentiment du vide minéral. Anima signife âme mais signifie « mouvement ». Ce qui bouge tout seul nous semble vraiment vivant.

Mieux, ce qui a des yeux nous semble doué de souffrance. Même l’œil vitreux d’un maquereau agonisant appelle à la compassion. Les gendarmes (punaise de feu) me semblent bizarrement plus fraternels que le tipule pourtant appelé cousin. Juste parce qu’il porte des « yeux » sur son dos. C’est ainsi. Je suis bête comme un humain qui anthropomorphise et qui considère que les yeux sont le reflet de l’âme.

pyrrhocore

L’arbre ne bouge pas, il n’a pas d’oeil. Il est dans son monde en effet. Mais ce n’est pas parce que ce monde est radicalement différent que je doive y calquer mes notions purement propres aux hominidés.

Je trouve tellement surprenant d’invoquer Levi-Strauss qui pour moi fut une révélation dans ce long chemin d’altérité que je me demande sincèrement si cette philosophe a lu les mêmes choses que moi. Mais après tout, c’est ce qui fait richesse. Il reste des différences de degré avec les personnes et les réflexions dont je me sens pourtant proche.

Survivalisme et sousvivalisme

Il n’a pas échappé aux plus anciens d’entre nous que le mot « écologie » sentant la naphtaline, le mot « survivalisme » est en passe de prendre la relève. Oh la question survivaliste n’est pas si récente car il y a toujours eu des gens avisés qui, sentant le chaos venir, ont pu théoriser et mettre en pratique un mode de vie autonome.

Il y aurait beaucoup à dire sur la philosophie sous-tendue par le milieu survivaliste, d’autant que comme tout mouvement, il est divers. Pendant longtemps, je n’en ai eu qu’une vision anglo-saxonne, déclinée en France par les stages de survie aux allures paramilitaires. En parallèle, je m’intéressais plutôt à l’Institut Momentum, dont la fugace fréquentation m’a soumis au malaise inhérent à disséquer les modalités de la venue du « collapse« .

 

Une sorte d’exaltation mystique, de jouissance eschatologique ou tout simplement le désir de « vivre » enfin une expérience comme celle d’un Ravage narrée par Barjavel ou d’une série zombies sur Netflix… On a hâte de découvrir le scénario qui permettra enfin de renouveler un peu la morosité de nos routines où même les  finissent par nous indifférer.

Je me souviens qu’enfant, alors passionné par l’ufologie, je m’interrogeais sur la possibilité de vivre le moment où l’humanité prendrait contact avec les extraterrestres. Je me disais que ce jour là serait probablement la date la plus importante de l’humanité et qu’elle pourrait légitimement occuper tous les journaux télévisés pendant des siècles…

Aujourd’hui, certain que ce « scoop » n’aura pas lieu de mon vivant, j’en éprouve une satisfaction : toujours ça que  BFMTV n’aura pas à couvrir et entacher…

Je suis arrivé à l’écologie par la décroissance qui, comme le survivalisme, prend ses sources dans le rapport du Club de Rome (planète limitée) et Georgescu-Roegen (entropie dans l’économie). Ca c’est pour le constat. Pour les solutions… ça diverge.

Même si le mouvement pour la décroissance est multiple (colibristes, anarchistes, cathos, modérés) il n’est selon moi jamais tombé dans le piège du « préparons-nous au pire, ré-apprenons à manipuler le couteau ».

Pourquoi je parle de couteau ?

Je viens de recevoir le communiqué de presse du second salon du survivalisme. Si l’on m’avait dit qu’il existe « salon de la décroissance au Paris Event Center de La Villette« , j’aurais rigolé comme un bossu.

Avec la musique hollywoodienne et les visuels de fusils d’assaut qui côtoient les beaux paysages symbolisant l’autonomie par carrés photovoltaïques, je suis totalement désemparé.

Parmi les exposants, certains me sont bien connus (filtration de l’eau aqua-techniques, hamacs amazonas, éoliennes maison tripalium, magazine de l’économie solidaire socialter) et des intervenants sympathiques (maraîcher, énergie, plantes sauvages…)

Et d’autres, comment dire ? Le stage lancer de couteau, le chasseur alpin, le chef du GIGN, le vendeur de matériel militaire…) là je me demande si je ne suis pas à Eurosatory. Certes le pôle pudiquement appelé « Tactique » n’est qu’une partie de cette foire mais j’ai comme l’impression que c’est le produit d’appel.

Si le »développement durable » a été le cache-sexe du business pour l’écologie, je crois que ce survivalisme est une manière de rentabiliser la décroissance qui… comme son nom l’indique, n’a pas grand chose à vendre sinon des livres…

Cela me fait penser à la blague que j’ai piqué à un ambassadeur négaWatt sur le fait que dans la démarche négaWatt il y a : sobriété, efficacité, renouvelables. Leplus important étant « sobriété » mais hélas on n’en parle peu car difficile de faire un grand « salon professionnel de la sobriété »…

Forcément je m’interroge aussi sur moi, sur mon malaise. Pourquoi cela me dérange au fond ? Je crois que cette intrusion du champ paramilitaire vient heurter la plus grande conviction que je porte à mon engagement social et écologique.

Je m’interroge parfois sur mon/notre rapport ambigu avec la violence physique et les armes. Je pratique, modestement, un art martial nommé ju-jitsu où il est tout de même rappelé sérieusement mais ironiquement que face à une menace d’agression, le premier réflexe à avoir est celui de fuir.

Bref, s’écouter, s’entraider, dialoguer. Si ca ne marche pas fuir. Mais pas prendre les armes. Pas succomber à la violence physique.

Il y a sans doute plein d’arguments techniques valables à propos de la nécessité de savoir « se battre » dans un monde devenu chaos. Mais un monde où la survie serait synonyme de défiance, cela devrait s’appeler la sous-vie.

Question en suspens…

L’affaire Pierre Rabhi expliquée en 3 minutes

  1. Un journaliste indépendant, qui a réalisé auparavant de bonnes investigations pour dénoncer l’agro-business, fait une enquête sur Pierre Rabhi, le célèbre paysan philosophe de l’Ardèche. Ce vieux sage représente une certaine mouvance de l’écologie, plutôt centrée sur la spiritualité avec un mot d’ordre « se changer soi pour changer le monde ».
  2. Il publie cela dans le Monde Diplomatique, journal indépendant (mais filiale du Monde) anti-libéral. Il y révèle des choses… enfin des choses déjà connues, à savoir :
    1. son héritage intellectuel lié à sa religiosité et à sa philosophie anti-moderne et anti-Lumières
    2. ses incohérences à dénoncer les « salopards qui ne pensent qu’au profit » tandis qu’il accepte volontiers les invitations du Medef et de grands patrons.
    3. ses proximités avec les milieux à tendance ésotérique voire sectaire.
    4. ses revenus confortables liés à ses droits d’auteur et ses conférences.
  3. Des gens s’offusquent : « ca alors, Pierre Rabhi a des incohérences, c’est un être complexe, et il gagne de l’argent ».
  4. Parmi les anticapitalistes, deux camps multi-séculaires s’affrontent : les tenants de la lutte des classes qui veulent des solutions collectives ; les tenants de l’individualisme colibriesque « chacun fait sa part ».
  5. Chez les capitalistes on rigole bien. Même si on apprécie ce type qui faisait de l’écologie inoffensive pour eux en appelant à la sobriété heureuse.
  6. Chez les « bien pensants de gauche comme de droite mais en tout cas anti-écolos » on se défoule et on crie à la supercherie.
  7. Ah ! On me signale un journaliste écologiste, très offensif et renseigné sur les questions environnementales, l’impeccable Fabrice Nicolino. Il remet son jeune confrère en place « En défense de mon ami Pierre Rabhi« .
  8. Ah ! Et aussi la journaliste enquêtrice de Monsanto, Marie-Monique Robin, qui vient défendre Rabhi et met les points sur les i à propos de la biodynamie.
  9. L’impayable site « Conspiracy Watch » épingle un des fils de Pierre Rabhi pour ses penchants complotistes. Et déplore que le père ne se désolidarise pas des propos de son fils. Comme un parfum vieilli de Pierre-Antoine Cousteau, le frère maudit et ouvertement antisémite du célèbre commandant bien aimé (même s’il massacrait à tout va les océans. Décidément ce monde est complexe..).
    En tout cas, la chasse aux sorcières est définitivement ouverte.
  10. Mais au fait… toutes ces choses là n’ont-elles pas déjà été dites, redites, et ressassées à l’envi ?
  11. Comment on change le monde ? Avec des grèves ? Ou en cultivant seul son potager ? Le chômeur ne devrait-il pas tenter lui aussi l’aventure ardéchoise plutôt que de vouloir ranimer les syndicats banlieusards ?
  12. On me souffle que toutes ces questions , quoique pertinentes, sont un peu usées.
  13. On me souffle qu’au salon Marjolaine, il y a des gens formidables… et des vendeurs de breloques charlatanesques… On me souffle que le retour à la terre, ce fut de droite en 1940, et de gauche en 1968.
  14. On m’explique que le problème c’est le système. Pas l’individu.
  15. On m’explique ensuite que le problème, en fait, c’est l’individu. « Sois le changement que tu veux voir dans le monde » disait un certain Gandhi.
  16. « S’il ne reste le choix qu’entre la violence et la lâcheté, je préfère la violence » disait aussi Gandhi. Bigre  ! Lui aussi aurait quelques incohérences ?
  17. Dans les Lumières, il y avait le rationnel esclavagiste Voltaire. Et il y avait le naturaliste Rousseau. Déjà ça s’engueulait sévère…
  18. On me signale qu’un peu de nuances ne ferait pas de mal et que sur les résaux sociaux, cela se trouve chez Quitterie.
  19. [Ajout du 2 Octobre] : Quelques chiffres factuels (droits d’auteur, revenus des conférences…) viennent faire éclater les insinuations du journaliste. « Beaucoup de bruit pour rien« . On est bien d’accord !
  20. [Ajout du 8 Octobre] : comment ai-je pu oublier de mentionner le droit de réponse ?

Fin des 3 minutes. Vous n’êtes pas obligé de lire la suite 😉

Mon avis perso ?

Si vous cherchez des gens parfaits dans ce monde, au prochain karma, changez d’espèce animale…

Jean-Baptiste Malet a fait un bon boulot dans ses précédentes enquêtes. Dans celle-ci, il y a du factuel et un travail salutaire (quoique pas vraiment nouveau). Son interview est toute en nuances mais il ressort que de là où il parle (athée, rationaliste, progressiste), il est impossible pour lui de ne pas s’étouffer avec certains messages de Pierre Rabhi. Et quoiqu’il en dise, son parti pris transpire dans de nombreux sous-entendus (Pierre Rabhi aime le pouvoir, l’argent, a des idées pétainistes…). Et ces sous-entendus sont grotesques. Il lui reproche un moment de ne pas avoir de publication scientifiques à son actif pour les questions d’agriculture. C’est hors-sujet.

Pierre Rabhi est un vieux monsieur admirable. Un demi-siècle les séparent. C’est beaucoup. Et pourtant Rabhi est un visionnaire. Et pourtant Rabhi a des côtés réacs.

Moi aussi je pense que Rabhi gagnerait à être plus offensif. Et alors …?

Je me considère parfois comme un archéologue amateur de la pensée écologique.

Toute cette polémique, vous vous en doutez, m’a agacé non pas parce que je suis partisan de Rabhi (il n’incarne pas ma pensée, j’ai toujours trouvé la fable du colibri amphigourique… mais je me sens franchement ridicule par rapport à l’oeuvre de ce monsieur). Non cette polémique m’agace parce que « sous le soleil rien de nouveau ». Oui l’écologie n’est pas née d’une lecture de lutte des classes. Des passerelles existent mais au fond selon moi, les enjeux du Vivant dépassent de loin les enjeux de l’Histoire. Dit autrement : la matérialisme historique est un modèle plutôt efficace… mais on peut aussi changer de modèle…

Tenez, en 1992, peu avant avant la mort de Felix Guattari, le même Monde Diplomatique publiait ce texte, certes sibyllin, du penseur des « Trois écologies » qu’il appelle ecosophie : une écologie environnementale, sociale ET mentale.

Il est vrai qu’il est difficile d’amener les individus à sortir d’eux-mêmes, à se dégager de leurs préoccupations immédiates et à réfléchir sur le présent et le futur du monde. Ils manquent, pour y parvenir, d’incitations collectives. Or la plupart des anciennes instances de communication, de réflexion et de concertation se sont dissoutes au profit d’un individualisme et d’une solitude souvent synonymes d’angoisse et de névrose. C’est en ce sens que je préconise – sous l’égide d’un type d’articulation inédit entre écologie environnementale, écologie sociale et écologie mentale – l’invention de nouveaux agencements collectifs d’énonciation, concernant le couple, la famille, l’école, le voisinage, etc.

Voir de plus en plus grand. Et faire petit à petit.

Colibris Tatou

A propos des émeutes Nutella

Du 25 au 27 Janvier, certains magasins Intermarché de France ont proposé une promotion de -70% sur les pots de pâte à tartiner Nutella.

Cela a provoqué des émeutes et les journaux locaux ont même rapporté des interventions de gendarmerie pour calmer certains clients qui en étaient venus à se battre. Il y a plein de sujets fascinants dans ce fait divers. Et il y a aussi eu des commentaires très révélateurs.

Une vidéo signée BFM TV et une autre vidéo vue outre-Manche !

Il y a quoi dans le Nutella ?
1ère anecdote : Cette ruée avait lieu au même moment où le ministère souhaitait annoncer l’encadrement des promotions sur les denrées alimentaires, et très concrètement l’interdiction de promotions supérieurs à 34%.

Pourquoi ? Pour rééquilibrer le rapport de force entre les agriculteurs et la grande distribution.

Pourquoi 34% ? Aucune idée. Un nombre subliminal dans la mesure où 34% des Français sont en surpoids…

2ème anecdote : ces émeutes se déroulaient au même moment que le Forum économique de Davos (Suisse) où se réunissent les « huiles » de la planète. Or, comme le rappelle à juste titre Oxfam, c’est l’occasion de rappeler l’indécence des inégalités de ce monde.
82% des richesses créées en 2017 ont bénéficié aux 1% les plus riches.

Concernant les commentaires sur cet évènement, je dois avouer que mon tropisme écologique m’a fait bondir, comme nombre de mes amis, sur le fait qu’il y avait encore des gens qui cautionnaient ce truc bourré d’huile de palme et donc responsable de la déforestation et du déclin de nos amis ourangs-outangs. Si vous n’êtes pas au courant (ce dont je doute si vos êtes sur ce blog…) allez donc voir Green, film bouleversant.

Green film sur l'huile de palme
C’est ce genre de phénomène consumériste qui vous désespère d’avoir monté un site sur l’eco-consommmation pour convaincre et faciliter la transition vers une conso plus douce et plus sensée…

Et puis j’ai découvert le commentaire d’une figure politique majeure à savoir Jean-Luc Mélenchon. C’est un homme politique que je respecte, d’abord pour son talent oratoire, mais surtout pour son évolution sur la
question de l’écologie, l’articulation qu’il en fait avec la thématique sociale.

Il a écrit ceci :

Une superbe phrase d’une amie sur Facebook : «Quand l’émeute montre la misère, l’imbécile regarde le Nutella». Reprenez-vous mes amis ! Ces femmes et hommes avaient enfin les moyens d’offrir à leurs gosses une gourmandise qu’ils jugent désirable parce qu’ils en entendent parler sans y goûter jamais. Reprenez-vous ! Vous ne pouvez pas reprocher aux pauvres les idées dominantes ni les standards de consommation de la société de consommation. Ici, ils font dans le bruit et la cavalcade ce que vous faites paisiblement et en silence, parce que vous en avez les moyens. Et si vous ne le faites pas, comme moi, c’est parce que vous savez de quoi il s’agit. Mais pas eux. LES PAUVRES NE SONT PAS RESPONSABLES DE LEUR PAUVRETÉ QUEL QU’EN SOIT LE DOMAINE.

Expliquer est ici excuser. Or, si j’admets tout à fait ce genre d’explication « misérabiliste » je trouve paradoxal d’affirmer en lettres capitales que les pauvres ne sont pas responsables de leur pauvreté quel qu’en soit le domaine.

Déjà, c’est un interminable débat que de savoir si les gens sont ce qu’ils sont par la force de leur individualité… ou par la force du système. Mais cette formule finale un peu trop manichéenne, on a envie de lui adjoindre son symétrique. A savoir que les riches aussi ne seraient pas responsables de leur richesse… Et donc de les excuser…

Le jeu de la patate chaudeJ’aime bien rappeler que dans la société de consommation, c’est le jeu de la patate chaude entre le consommateur, le producteur et le législateur. Car dans cette histoire, on peut se payer la tête des con-sot-mateurs mais on oublie de pointer du doigt Ferrero qui continue à refourguer un produit dangereux pour la planète et pour la santé. Et que dire du législateur qui aura en 2016 finalement renoncé à la fameuse taxe Nutella.

Bref, je n’ai aucune envie de dédouaner ces clients frénétiques qui en viennent à se battre pour emporter le plus possible de pots. On peut expliquer cela sous l’angle « pouvoir d’achat » mais pourquoi ne pas taper sur la médiocrité des autres acteurs (Ferrero, Intermarché, les différentes ministres Ecologie et Consommation).

Cependant… est-ce vraiment la bonne explication ?

Nous voilà dans de Baudrillard !

J’en reviens à mes premières amours qui, je crois, ont décidé de ma vocation à créer eco-SAPIENS… Je veux parler du livre majeur du penseur Jean Baudrillard, La Société de Consommation. La thèse centrale peut se résumer ainsi : on consomme uniquement pour des raisons de signifiant social. Cela semble de prime abord exagéré car on peut toujours penser qu’une machine à laver est un achat qui relève plus de la praticité que du prestige en société…

Néanmoins j’ai toujours défendu cette thèse car elle dit clairement que notre consommation est une manière de faire société. Quand M. Mélenchon parle d’une friandise qu’ils jugent désirable parce qu’ils en entendent parler sans y goûter jamais, on est en plein dans le sujet de l’émulation sociale. Le Nutella c’est censé être la « vraie » pâte à tartiner que l’on remplace parfois par son équivalent « premier prix » ou à l’opposé par du Jean Hervé ou Chocolinette (quand on met un point d’honneur à ne pas s’abaisser à Nutella).

Emeute NutellaPersonnellement, je ne crois pas à l’argument « ces gens sont en général trop pauvres pour s’acheter du Nutella ». Ils considèrent simplement cela moins « indispensable » qu’un autre thème consommatoire (des chaussures, un écran plat, un voyage…).

Et la clé de compréhension est plutôt dans le désir de ne pas se faire gruger par les autres. On peut tout à fait imaginer la colère venir face à un sentiment injuste quand on constate que d’autres raflent tous les pots et nous privent d’une bonne affaire pour laquelle on se sent légitime. Pourquoi eux et pas moi ? Et donc l’escalade de la violence, prendre le plus de pots moi-même parce que j’y a droit et que si je ne le fais pas, d’autres vont le faire pour moi.

Bref, c’est un phénomène social assez classique qu’il faudrait attribuer moins à la misère du porte-monnaie qu’à une envie d’égalité et d’équité.

Voilà une conclusion assez paradoxale qui j’espère aura le mérite de rassurer le principal intéressé !

 

L’art français de la guerre contre le frelon asiatique

Peut-être avez-vous reçu un email vous invitant à piéger le frelon asiatique. Il est louable de mobiliser ainsi jardiniers amateurs et particuliers dans la lutte contre ce prédateur de nos abeilles déjà bien affaiblies. Mais cet enrôlement est vraisemblablement contre-productif. Continue reading « L’art français de la guerre contre le frelon asiatique »

J’ai décidé d’avoir d’autres combats dans ma vie…

C’est ce qu’il m’a répondu, Philippe, quand je lui demandais malicieusement comment on faisait pour attaquer en justice l’URSSAF.

C’est que ce jour là, je fulminais réellement. C’est facile et de bon ton de rouspéter contre une administration sourde et insensée. Tout le monde a en tête le fameux « laisser-passer A38 de la maison qui rend fou » dans le dessin animé « Les Douze Travaux d’Asterix ».

Donc oui c’est frustrant, pénible et chronophage (parfois même coûteux !) de vouloir faire des démarches correctement.

Le truc classique, c’est de ne pas rentrer dans les cases. Autant vous dire qu’en SCOP (société coopérative) on ne rentre JAMAIS dans les cases de l’administration.

Le plus difficile c’est la question du « dirigeant salarié ». Car oui, dans une SCOP, le gérant n’est qu’un salarié qui « prend le mandat de gérant lors d’une élection à l’Assemblée Générale. » Or, pour l’administration (URSSAF surtout) il existe deux régimes en principe exclusif : le salarié et le gérant. Beaucoup d’amis entrepreneurs, mais non coopérateurs, relèvent donc du régime du RSI (Régimme Social des Indépendants).

chauve-sourisIl existe à l’heure actuelle un flou artistique sur le statut du gérant coopératif qui n’est pas sans rappeler la fable de La Fontaine « La Chauve-Souris et les Deux Belettes » :

Je suis Oiseau : voyez mes ailes ;
[…] Je suis Souris : vivent les Rats ;

TESE et le Labyrinthe du Monstre…

Michael Fiodorov
Michael Fiodorov

En Juillet dernier, eco-SAPIENS a fait le choix de changer de comptable et d’aller vers un « défricheur », à savoir le premier cabinet d’expertise-comptable en SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif).

Sur les conseils de Finacoop, nous avons décidé de passer sur un dispositif gratuit et simplifiant proposé par l’URSSAF. Un dispositif pour les TPE, innovant, prometteur… et sous-utilisé. Quand on a découvert ce truc, on se pinçait ! Enfin une interface où l’on peut déclarer simplement les salaires, avoir les bordereaux de cotisations, les bulletins de paie et même le prélèvement.

J’ai donc entamé la procédure, pas forcément triviale à implémenter mais au final, grâce au concours d’une opératrice conciliante, j’ai sorti tout comme il faut.

Et quelques jours plus tard… tout s’effondre…

Suite à l’étude de votre dossier, je constate en effet à l’Insee que vous êtes en SCOP.
Je vous informe que cette particularité ne peut pas être gérée au sein du service Tese.
C’est pourquoi vous devez impérativement procéder à vos déclarations en dehors du dispositif Tese.
J’ai procédé ce jour à la suppression du volet social de Juillet 2016, et demandé la radiation de votre compte auprès de votre Urssaf.

illusion-optique-point-noir-mini
Saurez-vous immobiliser le point noir ?

Je sais pas si vous réalisez la violence du propos. Je supprime le passé, je t’interdis le service et même je te coupe de l’URSSAF. Parce que là oui on rentre en mode Asterix, à savoir qu’un simple dispositif URSSAF a carrément réussi à indiquer à l’URSSAF que la société était radiée !

Si vous comprenez pas, je vous propose la métaphore suivante :

  1. Vous allez à La Poste pour expédier un colis,
  2. Vous remplissez le bordereau
  3. L’agent vous sourit et vous prend le colis
  4. Une semaine plus tard il vous demande si vous êtes du village.
  5. Vous lui dites que oui mais que vous habitez chez un ami. Il trouve que c’est bizarre, vous rend le colis, vous dit que vous ne pourrez pas l’envoyer à ce bureau et vous explique que vous ne pourrez plus en envoyer car il a déclaré que votre signature ne serait pas reconnue par La Poste en général.

Désolé pour la bizarrerie de cette métaphore mais je ne trouve pas plus bijectif tellement la situation est absurde. Absurde car rien n’explique que le TESE soit dans l’incapacité de gérer les particularités liées aux SCOP. Car :

  1. De particularités sur les fiches de paie et cotisation, il n’y en pas
  2. Il y a déjà plein de SCOP qui utilisent le TESE…

Saisir le Minotaure par les cornes

fienteOui il y a des coopératives qui sont depuis longtemps sur le TESE mais pour ne pas leur causer d’ennui, on ne va pas les mentionner. Il s’agit donc de discrimination et le sujet me paraît sérieux. Mon interlocutrice ne voulant entendre aucun des arguments, j’ai voulu tenter l’aventure ! Est-ce que l’on peut affronter l’URSSAF ?

Bah ca n’a pas l’air simple. Le seul truc que j’ai vu c’est de saisir, la Commission des Règlements à l’Amiable. J’aime bien ce terme « amiable » car c’est mon état d’esprit. Je n’ai pas de rancœur et je préfère plutôt avoir un échange sincère et constructif. ne serait-ce que pour ouvrir la voie à d’autres coopératives plus tard.

Je vous laisse deviner la réponse de cette Commission à mon courrier : pas de réponse bien sûr !

En fait c’est un peu normal car ma requête doit être inédite; en général les litiges avec l’URSSAF concernent la partie cotisations (évaluation, pénalités etc.)

Un petit bras de fer va donc commencer. Un appel à témoignage d’autres SCOP et SCIC a été lancé par la Confédération Générale des SCOP/SCIC. Et nul doute que le « choc de simplification administrative« , promis en 2013, et dans le quel figure le point Répondre aux obligations comptables, fiscales et sociales, nul doute donc qu’il sera mis en oeuvre dans ce contexte.

Mais je vous laisse, la planète se déglingue, la biodiversité se meurt et les inégalités s’accroissent… j’ai décidé d’avoir plein d’autres combats !

Pour en savoir plus : voir le billet de Finacoop :  Le TESE,  interdit aux SCIC et aux SCOP

On peut se tromper

dickCroyez pas que je fais une obsession, mais j’aimerais encore parler d’Idriss Aberkane. C’est un peu le dernier volet de la trilogie.

Je viens de lire le livre « Libérez votre cerveau« . Pour être honnête, je me suis arrêté aux trois quarts. Trop décousu. Au début c’était amusant les considérations existentielles mêlant René Guenon (!), Pierre Rabhi et Steve Jobs. Mais ça a fini par me gonfler un peu les invitations à « vivre sa vie« , à « faire ce que l’on aime ».

C’est même pas de la jalousie ou de la frustration car j’ai justement cette chance de faire ce que j’aime. Mais j’achetais le livre pour me renseigner sur les neurosciences, pas pour un tel épanchement de conseils sympathiques mais un peu tartignoles. Je suis sans doute sévère, car c’est à la fois profond et niais.

Au fond ce qui me dérange, c’est le recours glissé du propos magique « Quand on veut, on peut« . Aux oubliettes la reproduction sociale et les mécanismes sociologiques.

Libérez votre cerveau

On y retrouve les punchlines dans les deux vidéos (mentionnées ici et ) qui font la saveur de ce vulgarisateur à propos du biomimétisme, de l’économie de la connaissance et des neurosciences. Mais on part sur des expériences de mentalisme (saturer la mémoire géographique de votre interlocuteur pour essayer de le payer avec des billets blancs). Et des astuces vieilles comme le monde pour développer sa mémoire (méthode des loci par exemple). Et des considérations sur la pédagogie défaillante, la faible considération pour les touche-à-tout et les vulgarisateurs… etc.

De mon point de vue un sacré foutoir. Et je repense aux propos dans les vidéos. Finalement, c’était assez banal aussi. Par exemple le fait qu’on apprend mieux en jouant. Que la Nature est quand même impressionnante etc.

Et voilà qu’un ami me dévoile des bizarreries :

Idrisse Aberkane
– se présente comme professeur à Polytechnique, ce qu’a démenti officiellement l’institution. En fait il a été doctorant à Paris-Saclay, dans un laboratoire basé sur le campus de Polytechnique.

– se présente comme affilié au CNRS, ce que dément une recherche dans l’annuaire du CNRS qui pourtant comprend même les personnels des universités qui font leur recherche dans un labo où le CNRS a des billes.

– se présente comme enseignant-chercheur à Centrale Supélec alors que cette institution aussi l’a démenti officiellement. Il est en fait enseignant au MS Stratégie et développement d’affaires internationales de EM Lyon, co-accrédité par Centrale-Supelec https://t.co/ArJEXdPDBd

– se présente comme chercheur affilié à Stanford alors qu’il est « affiliate scholar » du Kozmetsky Global Collaboratory, qui est lui même une organisation philanthropique affiliée à Stanford. Au final il n’est pas dans l’annuaire de Stanford https://t.co/G5A2UvK9GF

– se présente comme « interne à l’université de Cambridge », c’est à dire qu’il a été stagiaire (« intern » en anglais) là bas un été.

– se présente comme émissaire de l’UNESCO. Pas de réaction officielle de l’institution, mais son site ne mentionne jamais son nom.

– se présente comme Normalien, ce qui veut dire avoir réussi le concours d’entrée à l’école Normale Supérieure (concours d’entrée dans la fonction publique) et y avoir suivi ses études comme fonctionnaire stagiaire. Il y a bien suivi des études, mais en tant qu’auditeur admis sur dossier. Je connais des auditeurs des ENS très biens, c’est le plus petit abus de langage de la liste.

– dit avoir fait le « Cogmaster », le Master Recherche en Sciences Cognitives co-habilité entre autre par l’ENS de la rue d’Ulm. Il n’est pas recensé dans la liste des anciens élèves. http://sapience.dec.ens.fr/cogmaster/www/f_01_archives.php

– se présente comme comme ayant 3 « PhD » dans des domaines très différents soutenus à un an d’intervalle. En anglais PhD veut dire doctorat et correspond à une thèse d’au moins 3 ans, mais le terme n’est pas légalement protégé en France. Le premier « PhD » a été obtenu auprès d’une institution https://t.co/GgX5MI3otr non agrémentée par l’état. Elle demande des droits d’inscription très élevés (8 650 € par an pour s’inscrire puis 600€ de « droit de soutenance »). Je n’ai pas dit que ce diplôme bidon a été « acheté », mais bon, on sait tous ce que valent les écoles qui ont des pubs dans le métro.

– le second doctorat soutenu le 16-06-2014 en littérature comparée avec comme président du jury un prof d’informatique : http://theses.fr/2014STRAC005 En tant que physicien j’ai du mal à juger de la pertinence de la thèse, mais l’informaticien a dû avoir du mal aussi. Pourtant il a dû apprécier puisque lui comme plusieurs autres membres de ce jury se sont retrouvé dans le jury de son 3ème doctorat.

– Il n’a qu’une seule publication recensée et il s’agit d’un résumé pour une conférence quand il avait 21 ans et qui n’a pas donné lieu à un article ensuite.

Aurait-on à faire à un escroc ?

La réponse n’est pas évidente. Ce qui est sûr, c’est qu’il a tendance à storyteller son parcours, ce qui est assez bizarre quand on le lit et l’écoute à propos de la vacuité des titres universitaires…

Voilà donc réactivée la vieille guerre entre chercheurs et universitaires du sérail versus trublions vulgarisateurs à succès. Voyez Lorànt Deutsch et les frères Bogdanov. Polémiques stériles puisque sur gonflées par les medias. Mais qui a au moins le mérite de nous rappeler que la science est une chose humaine… tellement humaine.

J’ai aussi pu parcourir quelques critiques argumentées , sur medium et sur textup (Merci Etienne de me les avoir indiquées). Si vous avez un peu de temps, lisez-les pour vous faire votre propre avis. Ils mettent des mots sur ce que j’ai ressenti la première fois : quel est le sens de tout cela ?

jambon-peche-cote-ivoire-miniN’est-on pas encore victime d’une promesse fallacieuse ? A savoir la possibilité de concilier écologie sincère et économie capitaliste ? Réconcilier notre hybris/démesure avec l’équilibre naturel.

La croissance verte ?

Dans le précédent billet j’avouais justement mes plaisirs à déguster du savoir grâce à des vulgarisateurs de talent. Je reste fan des vidéos de MicMaths (d’ailleurs cité comme ami dans le livre) et de DirtyBiology qui peut être me convainquent plus car ne proposent pas de miroirs aux alouettes. Peut-être que vulgarisation et futurologie ne font pas bon ménage. Car dans toute futurologie, il y a (inconsciemment) beaucoup d’idéologie.

J’espère que l’intéressé lira ces critiques et aura la sagesse d’y répondre.

L’arbre à vent

ventDans le même registre, il y a eu cet article du Canard Enchaîné à propos d’un gadget techno-verdâtre nommé Arbre à Vent. Un projet que j’avais découvert à l’époque où je négociais avec la plateforme WiSeed. Déjà, je ne comprenais pas trop pourquoi certains s’emballaient pour cette start-up dont le seul mérite était d’avoir pensé une éolienne en forme d’arbre ?

C’est joli et ca fait plaisir à la section Communication d’une poignée de pollueurs… mais c’est franchement pas pratique. J’avais regardé rapido les chiffres (rendement, puissance etc…) et m’étais empressé de ranger cela dans mon placard à archives , dossier que j’ai nommé sur mon ordinateur « CaCraint« .

Il y a eu un article du Figaro qui avait détaillé le calcul. Je les remets si besoin :

Un Arbre à Vent coûte 30 000 €, produirait 8MWh/an (au max) et rapporterait alors 1 000 €/an. Bref, amorti au bout de 30 ans si pas de frais de maintenance…

Et c’est pas eco-conçu.

Pour comparer, une éolienne est actuellement en financement citoyen du côté de Redon, à Avessac. Elle produit 4400 MWh/an soit 500 fois plus d’électricité à coût équivalent. C’est sur Energie Partagée. C’est ce que l’on appelle la révolution éolienne silencieuse…

Que l’on m’explique ! Oui je devine les raisons. Un Arbre à Vent c’est Nouveau et c’est Mignon.

Après s’être fait étrillé par les experts rationnels et les revues sérieuses (car oui la transition énergétique c’est hélas sérieux car vital…), voilà qu’une pleine page du Canard Enchaîné plombe notre Arbre à Vent sur des histoires de sécurité. Las, la start-up a fourni un communiqué de presse avec droit de réponse et a assuré porter plainte pour diffamation. Ambiance…

Peu me chaut de savoir si ces les petites feuilles de l’Arbre à Vent sont sécurisées, je conçois qu’une start-up puisse humblement améliorer son prototype et j’ai toute mon admiration pour l’attitude entrepreneuriale. Dommage d’avoir entre-pris cette voie…

Au passage, l’aveu énergétique figure d’ailleurs dans le communiqué :

100W par aeroleaf multipliée par le nombre de feuilles, c’est une très belle performance qui ne peut naturellement se comparer à celle d’éolienne de 100 m de haut.

Le problème étant que l’on est tenté de comparer…

Conclusion

Y a-t-il un lien entre la mésaventure Arbre à vent et la mésaventure Idriss Aberkane.

C’est beau sur le papier, c’est pétri de bons sentiments… mais j’ai comme l’impression qu’on nous a un peu pris pour des gogos !

couteaux

Du transhumanisme à la neurosagesse (il est fort ce Idriss Aberkane)

p1020616Début 2016, j’avais évoqué une vidéo inspirante d’un certain Idriss Aberkane à propos de l’économie de la connaissance et du biomimétisme. Cette vidéo est devenue virale en septembre 2016 et c’est bien mérité car, malgré les bémols que j’avais humblement barbouillés sur sa partition à l’époque, son intervention était inspirante. D’abord parce qu’il a un talent de vulgarisateur, avec des formules bien amenées et des métaphores perspicaces, ensuite parce qu’il propose un futur « out of the box« .
Je le remercie d’avoir répondu brièvement à mon billet expliquant les raisons de ce qui me semblait des lacunes. Pour se disculper, il évoquait une vidéo tournée dans un contexte de lobbying où il s’agit de convaincre des décideurs.

La nouvelle vidéo qui circule est au sujet d’un livre qui est paru ce 4 Octobre (et que je n’ai donc pas lu… pour le moment) : « Libérez votre cerveau« . J’invite tout le monde à la visionner :

Le bon doigté pour attraper un problème avec son cerveau

Attraper une bouteille avec sa main est trivial car on voit comment s’articule notre main. Mais comme on ne « voit » pas notre cerveau, on ne l’utilise pas forcément de manière optimale pour appréhender un problème cérébral.

« Si l’on voyait comment notre cerveau attrape de la connaissance, on aurait pas besoin de faire de la recherche en neuroscience ».

ruediger-gammCette comparaison nous fait comprendre en un éclair comment font les « prodiges » tel ce Rüdiger Gamm, capable de trouver en une seconde que 53 puissance 9 vaut 3 299 763 591 802 123. Il répartirait l’effort sur plusieurs aires du cerveau pour « attraper le problème » un peu comme on utiliserait plusieurs doigts pour attraper une bouteille.

Mémoire épisodique, mémoire spatiale, mémoire procédurale et mémoire de travail (celle qui dure 15 secondes) sont activées et synchronisées pour une nouvele « ergonomie » cérébrale.

« La bonne nouvelle c’est qu’on pourrait tous faire ça »

Car « quand on fait de la neuro-ergonomie, on peut tout changer : l’école, le travail, la politique, la communication ». Peut-être sans le vouloir, le propos insiste sur les possibilités dans la pédagogie. En postulant que l’apprentissage à l’école est une souffrance, il laisse entrevoir une possibilité d’apprendre en utilisant les résultats de la neuroscience. Et là où c’est effectivement une très bonne nouvelle, c’est qu’il semblerait que notre cerveau raffole d’un truc pour apprendre : le JEU !

Jouer est la façon normale d’apprendre. Pas la façon exceptionnelle ! […] Aujourd’hui l’école n’est pas compétitive pour capter l’attention.

Et on en vient au point qui m’a motivé pour écrire à propos de cette vidéo. Idriss Aberkane constate qu’à notre époque (société  des loisirs, de la distraction ?) avec les jeux vidéos, la télé, facebook, etc. il faut reconnaître que l’école peine à capter notre attention !

dirtyIl se trouve que depuis quelques mois, j’ingurgite une quantité de vidéos Youtube. J’ai en effet débusqué (enfin, après toute le monde…) une communauté de youtubeurs talentueux qui font de la vulgarisation scientifiques. Entre autres MicMaths pour les mathématiques et DirtyBiology pour la biologie.

Alors on objectera que ce n’est pas très nouveau. Que ce n’est que le « format » qui change. Qu’il y a aussi des excellents livres, revues… et même d’excellents professeurs tout simplement qui font aussi bien qu’un Youtubeur pour propager de la connaissance.

La différence repose sur le pouvoir de contagion. Si je peux m’emballer pour une lecture (par exemple le dernier David Graeber ou un nouveau tome de l’Encyclopédie du Dérisoire et de l’Inutile…) je vais prêter le livre à un ami avec une faible probabilité que ce soit lu par l’heureux élu.

Depuis quelques mois j’embête tout le monde avec ce doute qui m’habite depuis quelques mois : et si la vulgarisation scientifique n’allait pas devoir abandonner progressivement l’écrit pour la vidéo…

Exemple personnel et récent : au même moment où je lisais un ouvrage de référence sur les langues celtes, je tombais sur une vidéo d’un jeune youtubeur qui proposait une superbe cartographie en timelapse de l’évolution desdites langues. Plus clair, plus direct, plus facile à digérer.

librairie-visage

Au début j’en étais très chagriné, victime du syndrome du jeune Sarte analphabète qui vénérait les « pierres levées » de la bibliothèque grand-paternelle. Oui le livre garde une dimension sacrée et c’est comme un blasphème pour moi que de comparer la littérature pluri-millénaire à cet épiphénomène technologique nommé Youtube.

Mais ironiquement, dans le cas présent du youtubeur/auteur Idriss Aberkane, la promo du livre est ici bien assurée par la vidéo. Je crois donc que je vais quand même aller plus loin que ces 10 minutes de vidéo et me farcir le livre 😉

Mais revenons à cet extrait justement. Le chercheur nous fournit une nouvelle métaphore. L’école c’est comme un buffet à volonté dans un hôtel de luxe. Un truc génial donc… sauf que le maître d’hôtel vous ordonne de tout manger ! Et d’être sanctionné sur tout ce que vous n’aurez pas bien mangé !
(Pour infos, il y a des restaurants asiatiques qui pratiquent ce genre de règle… et c’est vrai que ça incite à des comportements étranges…)

Une bonne école est une école où le prof prend son pied et où l’élève prend aussi son pied.

En conclusion, il évoque le danger des neurosciences (que je connais bien grâce au travail incomparable et précurseur fourni par Pièces & Main d’Oeuvre) qui risquent bien de se retourner contre nous puisqu’elles sont surtout étudiées dans le secteur militaire et marketing…

yoga-soldat

Et donc d’invoquer une sorte d’éthique en neuroscience, qu’il appelle neurosagesse. Gageons que cet appel est autant périlleux que l’éthique en biologie… Oui, effectivement « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme« . Et je ne suis pas certain qu’un manifeste, aussi bon soit-il, orientera les recherches en neuro-science pour la paix et l’allégresse. C’est mon background Ellulien qui parle…

Mais ce manifeste, en renouant avec la vieille idée du surhomme (le surhomme bien compris, celui qui sait se dominer) renouvelle tout de même fortement la question de la Technique. Car là où les dominants rêvent de transhumanisme (doper l’homme par l’artefact) cette neurosagesse propose une troisième voie à savoir une possibilité de doper l’homme par la Méthode. En premier lieu la pédagogie mais surtout donc la connaissance intérieure et psychique.

Alors même si l’on se méfie toujours des lendemains qui chantent, je dois avouer qu’en tant qu’eco-sapiens, c’est à dire étymologiquement attachée à la sagesse chez soi, cette neurosagesse ici proposée me plaît bien. Qui sait ? On va même pouvoir la rattacher définitivement avec les recherches en neuroscience de la méditation.

Affaire à suivre donc !

(Edit voici le billet où je fais part de ma déception : On peut se tromper )