
2056 robots se sont affrontés à Pekin pour cette seconde édition des Jeux Mondiaux de Robots Humanoïdes. Si vous n’avez jamais vu ces images, je vous conseille d’abord de vous en imprégnenr par exemple sur ce lien qui compile façon bêtisier.
Bêtisier car en effet on y voit de nombreux androïdes tituber, se gameller, se dévergonder de façon grotesque. En les voyant, difficile de ne pas pas penser à la démarche gauche du manchot qui mécaniquement nous fait rire, surtout s’il finit par se retrouver le bec dans la glace.
Comme ces robots sont humanoïdes (nous les appellerons désormais androïdes) ils parviennent à nous émouvoir, bien plus que s’il s’agissait par exemple de machines cubiques, par exemple un micro-ondes. Fort heureusement, les Jeux Olympiques de micro-ondes ne sont pas retransmis.

Et leur bipédique locomotion finit par provoquer de l’émotion car, répétons-le, leur allure si humaine nous fait oublier un instant que d’émotions, eux, n’en ont pas. Un peu comme lorsque l’on se surprend à tutoyer ChatGPT après quelques échanges. L’algorithme ayant finalement réussi le test de Turing nous pensons réellement communiquer avec quelqu’un.
Mais revenons à nos robots-moutons (c’est bon tu as la réf ? sinon c’est parce que la nouvelle de Philip K Dick qui a donné Blade Runner est « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?« )
Je regardais tranquillement ces androïdes faire de la course, du foot, de la danse, de la boxe, dans leurs moments les plus ridicules quand je me suis senti gêné par le premier effet Kisscool.
- Glaçant.
Voir des robots se donner des coups ou bien battre le record de vitesse 100m (9sec38) me fait penser que si c’est possible en « spectacle », mieux vaut ne pas savoir ce qui se passe dans les coulisses militaires. Bluffé par le saut en longueur et en hauteur (2m88 et très gracieux), j’ai donc compris que ces droids nous dépassaient tout simplement. Après nous avoir battu aux échecs, après avoir triomphé des problèmes d’Erdős sur lesquels des génies mathématiciens se sont cassés les dents, les voici meilleurs qu’Usian Bolt et Javier Sotomayor. Donnez leur un sabre ou un colt, Zelda ou Lucky Luke se font laminer. - Compatissant.
Voir autant de blessés m’a évoqué à la fois des scènes de combats antiques. Les jeux romains étaient sadiques car certains combats mêlaient des animaux et des humains. Vous pouviez avoir des ours polaires (si si !) contre des lions ou des tigres, des rhinocéros, des crocodiles. En général contre des venatores mais parfois aussi entre eux. J’ai aussi eu des images de combats de coqs et de combats de chiens organisés pour des paris sportifs illicites… C’est absurde car encore une fois, ces machines n’ont pas de sentiments bien sûr. Bien sûr ?
Leur absence de regard, quoique leur grande pupille noire me fit penser un instant au cyclope terrassé par Ulysse dans le dernier Nolan, m’a perturbé au point de les confondre avec des animaux « inversés ». Les animaux ont en effet le même regard que nous, mais la silhouette fort différente.
J’aime lire les premiers commentaires sous les vidéos et comme on pouvait s’y attendre, la plupart expriment le même malaise : « riez aujourd’hui… fuyez à l’avenir« , « ils nous montrent leur robots rigolos, maisl ils nous cachent leurs robots tueurs« . Oui ces commentaires ont la gentillesse de dire en trois moits ce que j’ai dit en une vingtaine de phrases longues et alambiquées, pétries de dérivations et gonflées aux digressions.
Je lisais pas mal sur les IA cet été et j’ai comme l’impression que seule une poignée d’entre nous réalise à quel point la dystopie arrive plus vite que prévue. Les discussions entre ami.es sur l’IA tournent souvent autour de choses drôles : ah ces affiches moches qui se ressemblent toutes (France Culture a traité le sujet), ou bien les montages vidéos comiques ( à ne pas trop reproduire quand même, mon fils a eu 5 jours d’exclusion de lycée pour ce que jadis on aurait appelé une blague potache). Bref chacun y va de son anecdote un peu drôle ou de « c’est quand même bien pratique ». Tout le monde sent bien que des métiers vont disparaître dans les 5 ans et que la blessure narcissique pour les professions « intellectuelles » est déjà profonde : adieu avocats, juristes, psychologues, webmasters, etc.

Non le pire c’est ce qui est déjà là depuis quelques mois. C’est Moltbook, le réseau social réservé exclusivement aux agents IA où elles peuvent papoter entre elles… et notamment se plaindre des humains.
C’est surtout RentaHuman qui permet à des agents IA de recruter des humains pour faire des tâches moyennant des cryptos. Vous l’avez ? Des machines payent des humains pour faire des tâches qu’elles ne peuvent pas faire (récupérer un colis, assiter à une réunion, prendre une photo…)
Difficile alors de ne pas se demander si ce bêtisier des androids olympiques n’a pas pour fonction de nous faire oublier que, comme dirait Philippe Katerine, si nous sommes des humains avant, nous sommes aussi des robots après tout.
