Baptiste RABOURDIN

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Catégorie : ecologie

Retour de corrida – le minot face au minotaure

Un an que je n’ai pas écrit.

C’est un luxe de pouvoir publier sans se soucier d’être lu. Et je ne cultive même pas la rareté. La paresse m’a vaincu d’abord. Et l’époque où j’animais ce blog correspondait tout de même à une nécessité d’être vu pour des raisons mercantiles indirectes. Je crois en effet pouvoir me souvenir de cette journée où, nous fondateurs d’eco-sapiens, avions décrété que nous devions faire comme toutes les entreprises et avoir un blog. Petit à petit c’est devenu ma zone.

Le village est aujourd’hui déserté. J’ai déversé beaucoup d’états d’âme. Je me suis adonné au bashing (Tiens… Jancovici est devenu vraiment connu malgré ses bourdes récurrentes…, Tiens Aberkane est devenu un être tout aussi complexe qui suscite encore en moi à la fois admiration et déception…) et je me suis parfois empêtré dans des billets sans queue ni tête.

Suzanne Husky - La Nobe Pastorale

Un de mes vieux amis aux prises avec la rédaction de son premier roman me confiait la difficulté à trouver une méthode. Le format blog était fait pour moi dans la mesure où je ne fais que butiner et restituer à la va-vite quelques idées chipées au détour de tel écrit ou vidéo. Le premier billet de ce blog a été écrit il y a 18 ans. J’avais 24 ans et le culot de donner mon avis sur la sphère écolo et sur des penseurs grandioses que je pensais avoir compris.

Mais bizarrement il n’y a pas grand chose qui me sépare de ce moi-écrit-vain de jadis. L’aventure eco-sapiens a été de loin la meilleure école d’apprentissage : le code informatique, l’entrepreneuriat, les copains entrepreneurs (quel luxe d’avoir eu de vrais amis parmi nos clients), l’évenementiel, les passages radio et télé… et donc cette obligation à suivre l’actualité ecologique (documentaires, films, cop 15 cop 16 cop 17…)

Mais quel rapport avec la corrida ?

Mais voilà que je me perds déjà dans le fil de mes pensées… Il est parfois savoureux de parler du passé et assurément nombriliste de parler de son passé; la nostalgie est un labyrinthe et mieux vaut vite aller regarder l’avenir car c’est là que se trouvent encore les étonnements.

Voilà donc que j’accepte la proposition d’un ami (un autre écolo entrepreneur…) d’aller faire une feria à Nîmes. L’idée d’aller dans une ville inconnue était déjà séduisante et j’apprends donc qu’il a réservé des places pour la corrida qui a lieu le samedi dans les belles arènes romaines.

En tant qu’écologiste (faut-il rappeler que je parle de pensée écologiste et pas de parti écologiste ?) j’avais déjà vaguement réfléchi à cette question et l’image que j’ai de la corrida est tout de même passable. Tuer un animal pour le spectacle me semble d’un autre âge.

Je prends cela au sérieux et file dans l’après midi à une conférence sur la culture taurine pour avoir au moins un corpus pratique et théorique sur la tauromachie. J’y apprends des choses assez intéressantes par exemple sur l’évolution des « règles » au cour des dernières décennies. Par exemple le fait que les chevaux sont désormais protégés par des caparaçon en kevlar alors qu’il y a peu, les chevaux des picadors étaient régulièrement encornés à mort par le taureau…

La corrida à laquelle j’assiste implique 6 taureaux qui subiront tous l’estocade, le coup de grâce. Il s’agit de bêtes élevées spécialement pour la corrida. Le conférencier expliquait tout à l’heure que ces élevages comprenaient des milliers de têtes car il faut aussurer la reproduction, les remplaçants et tout simplement pouvoir choisir parmi différents lots.

Je vais être franc : si j’ai frémi les premières minutes pour le torero à chaque frôlement de cornes, réalisant que le type risquait réellement sa vie devant moi… le pantelement du taureau et son dernier souffle m’ont peiné mais n’a pas été insupportable. Aucun bruit, à peine quelques gouttes de sang, une certaine dignité de l’animal qui bascule sur le flanc. Presque sobre et élégant. Réglo.

J’espère sincèrement que cette mise à mort disparaîtra… mais on y reviendra.

Non humains et nhamis*

Voilà que le troisème taureau est moins combattif. Ils ont beau agiter leur muleta et l’interpeller, le bovidé se désinteresse du combat. Voici alors un phénomène étrange : tout la foule commence à siffler. Je pense alors qu’ils sifflent le torero qui ne parvient pas à mobiliser l’animal. Mais je finis vite par comprendre grâce à un viel habitué (« Peuchère c’est ma 25ème corrida ! ») que c’est bel et bien le taureau qui est sifflé.

….. Thoreau ! obligé de faire la blague.

Celui-ci est rapatrié (sauvé ?) et remplacé par un autre qui s’appelle Titanic (sic !). Je demande à mon voisin si on peut vraiment en vouloir à un animal de ne pas « jouer le jeu ». Et je comprends que la plupart des gens ne font pas semblant. Ils considèrent vraiment que le taureau est une personne et que là franchement elle a exagéré, non mais quand même il peut pas arriver dans l’arène et ne rien faire, etc…)

Aussi me suis-je senti bête. Moi l’écologiste fasciné par le monde vivant, qui dévore les revues naturalistes théorise sur la grande famille du vivant, sur l’hypothèse Gaïa et sur la petite place de l’Homme dans ce grand tout ecosystémique, bim ! je suis même pas capable de voir le taureau comme une vraie personne !

Il est amusant que le penseur Bruno Latour qui a popularisé le concept de « non-humains » afin de constituer un parlement des choses n’a à ma connaissance jamais écrit sur la corrida. Bon en vrai j’en profite pour régler quelques comptes. Je n’ai jamais compris la contribution de Latour à l’écologie politique. Un propos abscons, des tonnes de lignes pour parler bien sûr de la catastrophe écologique avec l’exploit de ne jamais écrire nulle part le mot capitalisme… si bien que je l’ai toujours surnommé Bruno Autour

Voilà que j’insulte les morts… Revenons plutôt au Minotaure.

J’ai quitté Nîmes avec dans ma poche la brochure de la maison des cultures taurines. Une trentaine de pages m’ont permis de réaliser que la tauromachie est un art plurimillénaire, décrit dans de nombreuses cultures, des grottes préhistoriques (Villars – 26 000 ans) aux premières cités (Gobekli Tepe, Catal Hüyük,..) aux premiers écrits (Gilgamesh, Egypte, Celtes, et bien sûr Grecs et Romains…). La tradition perdure au moyen-âge, à la Renaissance. Picasso peint Guernica en s’inspirant d’une oeuvre qu’il avait dédié au matador Mejias tué par le taureau Granadino (pour l’anecdote Mejias refusa de se faire soigner, vous comprenez du coup pourquoi..)

La dernière page de la brochure tente par contre très maladroitement de régler ses comptes philosophiques avec les anti-corridas. Titré « Anthropocentrisme kantien et biocentrisme antispéciste », j’en extrais les paragraphes les plus vindicatifs

A une époque où l’idéologie antispéciste et vegane milite pour l’avènement de l’animal citoyen et la libération animale, où la mort devient virtuelle, où le passé des peuples est questionné par un révisonnisme culpabilisateur et où le présent est orphelin de toute forme de spiritualité philosophique ou sacrée, les conceptions anthropocentriste et biocentriste s’opposent de manière radicale sur la question de la place des animaux dans la société.

Pour la première, l’homme, être raisonnable au sens kantien du terme, est une fin en soi. Pour la seconde, au contraire, tout être vivantr mérite un même respect et il ne peut exister aucune ecxeption à la règle, fut-elle culturelle.

La course de taureaux concilie ces deux conceptions antagoniques car le taureau vit et meurt conformément à sa nature grâce au respect de l’homme qui l’élève en liberté et l’affronte loyalement.

in. La Course de Taureaux, uvtf.fr

Bon bon bon… c’est dommage ça gâche tout. Parce que le taureau ne vit pas libre et ne combat pas loyalement. Et on sera bien en peine de touver la nature du taureau déjà que l’on galère à savoir comment l’homme doit vivre si tant est que quelque chose pouvait être conforme à sa nature. Bref, côté philosophique, c’est pas ça.

Dommage car je suis ressorti de cette expérience mystique et magique (la mort, les arènes, l’irruption du vrai dans la société du spectacle…) plutôt prêt à me dire que la corrida c’est pas mon truc mais qu’on foute la paix à ceux qui aiment ça. Un peu comme une vieille culture aborigène qui nous fascinerait et sur lequel nous n’aurions rien à dire.

« Le barbare c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie » disait ce bon vieux Levi-Strauss. Punaise j’en étais sûr, le grand Monsieur lui a parlé de la corrida dès son entrée à l’Académie Française.

Merci à la corrida d’exister.

Et merci à la corrida de continuer à évoluer… si elle veut encore exister.

PS : * Nhamis est le terme employé par les fondateurs de la revue Le Lichen (Laboratoire des Interdependances concernant les Humains et les Non Humains). Voilà une proposition concrète (quoique d’apparence farfelue) pour « egregoriser » les non-humains…

Sens et entropie – sur les émeutes

La notion d’entropie est certainement et paradoxalement la plus importante et la plus méconnue. Je prends souvent n’importe quel prétexte dans les quelques cours que je dispense, qu’il s’agisse d’économie ou d’écologie, à passer une bonne demi-heure pour déciller les élèves sur cette notion qui peut s’apparenter à 42, La grande question sur la vie, l’Univers et le reste.

A vrai dire, dans mes premiers souvenirs de taupin, l’entropie était une notion totalement absconse que je récitais dans la formule dU = -PdV + TdS où le moyen mnémotechnique était carrément ordurier et misogyne (« mon point de vue, toute des salopes »). On fait comme on peut.

D’une façon générale, la thermodynamique était pour moi une science factice puisqu’il s’agissait d’approximer beaucoup de particules en espérant que ca donne quelque chose au niveau macroscopique. A l’inverse, la mécanique était belle et réglée comme du papier à musique. Des calculs déterministes qui font que l’on sait où l’on va. On remonte le temps, on prévoit l’avenir au millimètre. Alors que franchement, cette thermodynamique qui parle d’agitation des molécules, en disant qu’au final ce gros bazar permet de trouver une température ou une pression, ca restait pour moi un vestige 18ème siècle encombré d’effluves de machine à vapeur qu’on trimbalait encore dans les manuels scolaires à titre historique voire archéologique.

Ce n’est qu’en 2004, au moment où je découvre la « décroissance » en tant qu’appareil critique général, que je retrouve ce terme dans un contexte improbable, à savoir le livre de l’économiste Georgescu Roegen « The Entropy law and the Economic Process« .

Je vous rassure, je ne l’ai pas lu… J’avais juste compris que son idée était d’intégrer les lois du vivant et de la dégradation de l’énergie dans les process économiques qui adoptaient plutôt une vision mécaniste et faisaient comme si tout était recyclable en économie : on extrait, on consomme… sans trop se demande si le stock « nature » est infini. Je simplifie évidemment.

Je vais tenter de résumer en 5 points les apports philosophiques et scientifiques de la deuxième loi de la thermodynamique formulée par Carnot. Je ne peux sinon que renvoyer vers les excellentes vulgarisations faites par Science Etonnante et Aurélien Barrau.

  • Même si la quantité d’énergie se conserve, la qualité elle se dégrade : un Joule d’électricité c’est « mieux » qu’un Joule de chaleur car la chaleur c’est un peu le « déchet » qu’on obtient à chaque fois qu’on convertit de l’énergie. Typiquement, mon Joule d’électricité va faire tourner une roue mais je vais pas avoir un Joule d’énergie cinétique car il y a aura des « pertes » sous forme d’échauffement. On parle alors d’énergie libre (celle que l' »on » veut) versus énergie perdue (qui vient réchauffer l’Univers). Sans rien faire, l’entropie ne peut qu’augmenter.
  • La loi fondamentale est que l’entropie augmente c’est à dire que globalement et à terme l’Univers sera un gros machin tiède une fois que toutes les transformations « utiles » auront eu lieu. On dit aussi que l’entropie mesure le désordre. Et donc à terme, l’Univers sera un gros truc informe.
  • On observe cependant des poches de « néguentropie » c’est à dire que certains systèmes, et en particulier les êtres vivants, créent des transformations utiles en absorbant toujours plus d’énergie en amont. Ainsi les plantes captent l’énergie des photons solaires pour produire une matière ordonnée (racines, tronc, feuilles, sève qui vainc la gravité…) et des animaux viennent à leur tour « manger » cette énergie sous forme de sucres notamment pour libérer de l’énergie motrice bien utile pour trouver des partenaires, ou encore découvrir le monde pour se « nourrir » culturellement.
  • Cette néguentropie, lutte contre l’entropie croissante inéluctable, afin de toujours créer plus d' »ordre », nécessite toujours plus d’énergie comme un un train souhaitant aller plis vite consumerait toujours plus de combustible.
  • Le temps qui passe c’est au fond la manifestation de l’entropie. Il y a aussi un lien fort entre information et entropie. En effet l’information c’est une forme de tri, de mise en ordre. Et pour aller vite, une information, c’est quelque chose qui fait sens…

Ce résumé semblera très ésotérique au néophyte et franchement grossier pour un spécialiste. Le point essentiel qui m’intéresse est de montrer que l’on peut adopter un point de vue légèrement mystique en ne voyant dans l’Univers qu’une sorte de créature qui fait tout pour se désorganiser le plus vite possible. Et que paradoxalement, la manière la plus optimale pour y arriver n’est pas de casser tout en continu mais de créer des structures qui vont optimiser ce principe destructeur.

J’aime bien me dire que l’entropie est dans notre vie quotidienne. C’est le matin, je sors ma carcasse pour aller en cuisine. Me voilà rangeant le lave-vaisselle : les couteaux avec les couteaux, les bols avec les bols. Mon énergie motrice et mon énergie cognitive sont mobilisées pour créer de l’ordre. Je me prépare un café. Ce breuvage me sera utile pour que ma journée puisse efficacement être dédiée au tri d’informations : répondre à un mail, répondre à telle demande téléphonique, organiser un plan de financement afin que les flux d’argent aillent au bon endroit au bon moment. Je vois tellement d’entropie que je me surprends à dire que je « range » mes enfants dans le velo cargo pour les « ranger » dans l’école, créant ainsi de l’ordre, tous les élèves se rassemblent au même moment pour recevoir l’information. Bref, le monde devient juste un gigantesque process de désordre et de réorganisation. Pas très glamour.

Je dois beaucoup à l’astronome François Roddier qui a relié cette thermodynamique à la fois à l’économie mais aussi au vivant. Il n’est pas le premier mais à ma connaissance, le calcul de cette dissipation par masse est de lui. Sur le graphe ci-dessous, on trouve que même si les étoiles dissipent énormément, leur efficacité est moindre que celle d’un humain qui crame beaucoup comparé à sa petite taille !

Dissipation d’énergie par masse

Roddier extrapole aux systèmes humains et aux systèmes économiques et si l’on est bien sûr en droit de contester cette vision téléologique, cette courbe a moins le mérite de donner un « sens » à ce que nous pouvons appeler l’Être.

Bref c’est un cadre de pensée assez vertigineux, évidemment faux car macroscopique et forcément paradoxal ou tautologique à bien des égards (nous verrons pourquoi). Mais que je trouve fascinant car il unifie des activités aussi différentes que la fusion nucléaire des étoiles que les guerres et les levées de fonds. Hubert Reeves disait que les hommes étaient des poussières d’étoiles. Nous pouvons aussi dire que les hommes sont des étoiles à poussière. Des êtres vraiment douées pour cramer des trucs et mettre la pagaille. Et que cela arrange bien les affaires de l’Univers !

Les émeutes ?

Ce long détour préliminaire pour évoquer un point de vue sur ces émeutes en France. Avoir le nez collé dessus est d’abord un handicap. Et certainement qu’en parlant d’Univers et d’entropie, nous dézoomons beaucoup trop. Il fut une période où je m’intéressais beaucoup au process révolutionnaire moins pour des raisons romantiques que pour des raisons « scientifiques ». Peut-être un vieux souvenir de mes lectures d’Asimov où il est question de cette psychohistoire capable de prévoir des grandes phases sociologiques non pas dans le détail mais en faisant de la statistique. Bref de la thermodynamique… appliquée au conscient. Une idée de Jacques Ellul dans Autopsie de la révolution me revient à savoir qu’en gros… on ne peut jamais vraiment prévoir quand cela surgit. C’est sûrement d’une banalité affligeante mais je me souviens que, dans un autre registre, le déclenchement de la première guerre mondiale a été l’assassinat de François-Ferdinand ce qui semble assez anecdotique et surtout qu’il est toujours bien commode d’expliquer l’Histoire après coup…

Il est certain que ces émeutes s’inscrivent dans un contexte bien plus large, que la soupape a explosé et que d’une certaine manière, tout a été préparé par des programmes politiques, sociaux et urbanistiques pour que le « chaos » émerge à partir de toute cette construction en amont.

Il paraîtra indécent, ou au moins hors-sol, de considérer que ce chaos n’est ni bon ni mauvais. Je ne vais pas me risquer sur les causes. J’ai découvert par contre depuis quelques temps que ce concept d’entropie était aussi dans notre cerveau à savoir que nous humains passons quand même le plus clair de notre temps à essayer d’arranger les choses, à leur trouver un sens, à leur donner un sens.

Or quand survient le chaos, nous ne parvenons pas à trouver un sens. Comme tout le monde, je ne comprends pas que des émeutiers puissent brûler l’école du quartier, la bibliothèque récemment rénovée. Mon appareil analytique parvient à en trouver de sens quand j’apprends que c’est un Louis Vuitton ou un magasin Nike, je retombe sur mes pattes d’interprétation socio-économique (lutte des classes, mimétisme social, théorie de la consommation…)

Alors la dernière branche analytique à laquelle je me raccroche, car il fait bien hélas pour moi que tout ceci ait un sens, cette branche c’est celle de l’entropie humaine. L’anthropie…

Et mon idée est celle-ci. Que tout simplement quand ca « pète » il n’y a pas de sens. Il y a des paradoxes. L’Univers aurait pu se passer de créer le Vivant sur Terre et aurait pu faire une planète stérile ca n’aurait pas changé grand chose pour accélérer son périple vers la mort thermique finale.

Le vivant est donc déjà un non-sens. Car si vraiment c’était la crème de la dissipation d’énergie, il lui aurait fallu créer de la vie partout pour aller encore plus vite.

Au fond, Roddier, comme Darwin, n’explique rien. Mais au moins cette tentative de mettre un peu de sens dans un Univers foisonnant, grouillant de choses bizarres (pulsars, trous noirs, ondes, photons, coléoptères, virus, prion, Picasso, connectique USB, diabète de type 2…), cette tentative-dis-je a le mérite de trouver un peu de sens à ce qui n’en a manifestement pas.

Vison Ravi – Covid et camps de concentration animale

Quand on y pense… Non seulement on vit une drôle d’époque, mais on vit surtout dans un drôle de monde !

J’ai couvert avec eco-sapiens presque 10 ans de sujet très divers où j’ai pu accumuler une connaissance encyclopédique… et surfacique. Kiwi, coton, thon, gaz de schiste, latex, jouets en bois, plastiques, labels, greenwashing, énergie, numérique, transports…

et une armoire en fer ! aurait chanté Boris Vian. Ou plutôt…

et un raton laveur ! aurait écrit Prévert.

Car dans la famille des petits mammifères carnivores, par ailleurs prédateurs de chauves-souris, je découvre grâce à cette épidémie un sujet qui me rappelle, s’il le fallait, à quel point notre société est déglinguée : l’élevage intensif de visons.

source : Pétition danoise Change.org

Déjà alerté par l’enquête de Reporterre, étonné par la rapidité avec laquelle le Danemark a liquidé ses 12 millions de visons, je suis tombé sur l’exposé de l’IHU Mediterranée-Infection (merci de mettre de côté tout ce que l’on peut penser sur la chloroquine et Raoult, ce n’est pas le sujet).

Naïf comme je suis, je pensais que plus personne n’achetait de fourrures. Un peu comme je n’ose croire que des millions de mes contemporains puissent être fascinés par la formule 1…

Mais avec les élevages d’animaux à fourrure, on va plus loin que la bêtise, on arrive dans la cruauté. Difficile en voyant ces fermes-baraquements entassant des milliers d’animaux qui ne vivront que quelques mois avant d’être gazés, ces charniers où l’on enterre puis déterre pour incinérer les cadavres, de ne pas songer « aux heures les plus sombres de notre histoire« .

Tout cela pour un peu de matière douce sur un anorak déstocké au prochain black friday

Charnier de visons
Charnier de visons au Danemark – source Reporterre

12 millions de visions exterminés au Danemark en quelques jours. Il y avait plus de visons au Danemark que de Danois. En France, 4 fermes. A priori pas reliable ave les foyers épidémiques. Contrairement à l’Italie où cela correspond.
Et en Chine ? Depuis des années, les visons sont en proie à différentes maladies infectieuses liées à des virus.

Dans son livre « Guns, Germs an Steel« , l’anthropologue Jared Diamond aime à rappeler que la conquête de l’Amérique par quelques barbares européens est moins liée à l’usage des armes à feu qu’à l’arrivée de maladies européennes à même de décimer les autochtones. Parce que vivant au sein des animaux de basse cour, les Européens ont fini par s’immuniser tout en étant vecteur.

L’Europe est avant tout un bouillon de culture… microbienne ! Alors cette histoire de visons se passe aussi surtout en Chine. Mais le trait commun, indéniablement, c’est l’industrialisation. Le fordisme est né d’une inspiration des abattoirs de Chicago.

Il a toujours été clair, en tout cas pour moi, que les « crises » ont plusieurs facettes : sanitaires, écologiques, économiques… et une seule origine : philosophique. Je veux dire que c’est parce que philosophiquement nous n’avons pas bien (re)pensé la technique, que nous pêchons par démesure productrice, que nous subissons des dommages collatéraux.

Grand Saint Antoine
Le Grand Saint-Antoine

Ce n’est pas sans rappeler la peste de 1720 à Marseille. On pourra toujours accuser la puce, le rat, la saleté… il reste que l’étincelle est la cupidité des 4 armateurs du grand navire le Grand Saint-Antoine… patron des animaux.

Il y aurait vraiment beaucoup à dire sur cette histoire. Certes cette épidémie est un phénomène complexe et peut-être le rôle des visons est-il dérisoire. L’histoire dira ce qu’il en est. Mais quand bien même la vérité était ailleurs, qu’attendons-nous pour cesser ces horreurs ?

Survivalisme et sousvivalisme

Il n’a pas échappé aux plus anciens d’entre nous que le mot « écologie » sentant la naphtaline, le mot « survivalisme » est en passe de prendre la relève. Oh la question survivaliste n’est pas si récente car il y a toujours eu des gens avisés qui, sentant le chaos venir, ont pu théoriser et mettre en pratique un mode de vie autonome.

Il y aurait beaucoup à dire sur la philosophie sous-tendue par le milieu survivaliste, d’autant que comme tout mouvement, il est divers. Pendant longtemps, je n’en ai eu qu’une vision anglo-saxonne, déclinée en France par les stages de survie aux allures paramilitaires. En parallèle, je m’intéressais plutôt à l’Institut Momentum, dont la fugace fréquentation m’a soumis au malaise inhérent à disséquer les modalités de la venue du « collapse« .

 

Une sorte d’exaltation mystique, de jouissance eschatologique ou tout simplement le désir de « vivre » enfin une expérience comme celle d’un Ravage narrée par Barjavel ou d’une série zombies sur Netflix… On a hâte de découvrir le scénario qui permettra enfin de renouveler un peu la morosité de nos routines où même les  finissent par nous indifférer.

Je me souviens qu’enfant, alors passionné par l’ufologie, je m’interrogeais sur la possibilité de vivre le moment où l’humanité prendrait contact avec les extraterrestres. Je me disais que ce jour là serait probablement la date la plus importante de l’humanité et qu’elle pourrait légitimement occuper tous les journaux télévisés pendant des siècles…

Aujourd’hui, certain que ce « scoop » n’aura pas lieu de mon vivant, j’en éprouve une satisfaction : toujours ça que  BFMTV n’aura pas à couvrir et entacher…

Je suis arrivé à l’écologie par la décroissance qui, comme le survivalisme, prend ses sources dans le rapport du Club de Rome (planète limitée) et Georgescu-Roegen (entropie dans l’économie). Ca c’est pour le constat. Pour les solutions… ça diverge.

Même si le mouvement pour la décroissance est multiple (colibristes, anarchistes, cathos, modérés) il n’est selon moi jamais tombé dans le piège du « préparons-nous au pire, ré-apprenons à manipuler le couteau ».

Pourquoi je parle de couteau ?

Je viens de recevoir le communiqué de presse du second salon du survivalisme. Si l’on m’avait dit qu’il existe « salon de la décroissance au Paris Event Center de La Villette« , j’aurais rigolé comme un bossu.

Avec la musique hollywoodienne et les visuels de fusils d’assaut qui côtoient les beaux paysages symbolisant l’autonomie par carrés photovoltaïques, je suis totalement désemparé.

Parmi les exposants, certains me sont bien connus (filtration de l’eau aqua-techniques, hamacs amazonas, éoliennes maison tripalium, magazine de l’économie solidaire socialter) et des intervenants sympathiques (maraîcher, énergie, plantes sauvages…)

Et d’autres, comment dire ? Le stage lancer de couteau, le chasseur alpin, le chef du GIGN, le vendeur de matériel militaire…) là je me demande si je ne suis pas à Eurosatory. Certes le pôle pudiquement appelé « Tactique » n’est qu’une partie de cette foire mais j’ai comme l’impression que c’est le produit d’appel.

Si le »développement durable » a été le cache-sexe du business pour l’écologie, je crois que ce survivalisme est une manière de rentabiliser la décroissance qui… comme son nom l’indique, n’a pas grand chose à vendre sinon des livres…

Cela me fait penser à la blague que j’ai piqué à un ambassadeur négaWatt sur le fait que dans la démarche négaWatt il y a : sobriété, efficacité, renouvelables. Leplus important étant « sobriété » mais hélas on n’en parle peu car difficile de faire un grand « salon professionnel de la sobriété »…

Forcément je m’interroge aussi sur moi, sur mon malaise. Pourquoi cela me dérange au fond ? Je crois que cette intrusion du champ paramilitaire vient heurter la plus grande conviction que je porte à mon engagement social et écologique.

Je m’interroge parfois sur mon/notre rapport ambigu avec la violence physique et les armes. Je pratique, modestement, un art martial nommé ju-jitsu où il est tout de même rappelé sérieusement mais ironiquement que face à une menace d’agression, le premier réflexe à avoir est celui de fuir.

Bref, s’écouter, s’entraider, dialoguer. Si ca ne marche pas fuir. Mais pas prendre les armes. Pas succomber à la violence physique.

Il y a sans doute plein d’arguments techniques valables à propos de la nécessité de savoir « se battre » dans un monde devenu chaos. Mais un monde où la survie serait synonyme de défiance, cela devrait s’appeler la sous-vie.

Question en suspens…

L’affaire Pierre Rabhi expliquée en 3 minutes

  1. Un journaliste indépendant, qui a réalisé auparavant de bonnes investigations pour dénoncer l’agro-business, fait une enquête sur Pierre Rabhi, le célèbre paysan philosophe de l’Ardèche. Ce vieux sage représente une certaine mouvance de l’écologie, plutôt centrée sur la spiritualité avec un mot d’ordre « se changer soi pour changer le monde ».
  2. Il publie cela dans le Monde Diplomatique, journal indépendant (mais filiale du Monde) anti-libéral. Il y révèle des choses… enfin des choses déjà connues, à savoir :
    1. son héritage intellectuel lié à sa religiosité et à sa philosophie anti-moderne et anti-Lumières
    2. ses incohérences à dénoncer les « salopards qui ne pensent qu’au profit » tandis qu’il accepte volontiers les invitations du Medef et de grands patrons.
    3. ses proximités avec les milieux à tendance ésotérique voire sectaire.
    4. ses revenus confortables liés à ses droits d’auteur et ses conférences.
  3. Des gens s’offusquent : « ca alors, Pierre Rabhi a des incohérences, c’est un être complexe, et il gagne de l’argent ».
  4. Parmi les anticapitalistes, deux camps multi-séculaires s’affrontent : les tenants de la lutte des classes qui veulent des solutions collectives ; les tenants de l’individualisme colibriesque « chacun fait sa part ».
  5. Chez les capitalistes on rigole bien. Même si on apprécie ce type qui faisait de l’écologie inoffensive pour eux en appelant à la sobriété heureuse.
  6. Chez les « bien pensants de gauche comme de droite mais en tout cas anti-écolos » on se défoule et on crie à la supercherie.
  7. Ah ! On me signale un journaliste écologiste, très offensif et renseigné sur les questions environnementales, l’impeccable Fabrice Nicolino. Il remet son jeune confrère en place « En défense de mon ami Pierre Rabhi« .
  8. Ah ! Et aussi la journaliste enquêtrice de Monsanto, Marie-Monique Robin, qui vient défendre Rabhi et met les points sur les i à propos de la biodynamie.
  9. L’impayable site « Conspiracy Watch » épingle un des fils de Pierre Rabhi pour ses penchants complotistes. Et déplore que le père ne se désolidarise pas des propos de son fils. Comme un parfum vieilli de Pierre-Antoine Cousteau, le frère maudit et ouvertement antisémite du célèbre commandant bien aimé (même s’il massacrait à tout va les océans. Décidément ce monde est complexe..).
    En tout cas, la chasse aux sorcières est définitivement ouverte.
  10. Mais au fait… toutes ces choses là n’ont-elles pas déjà été dites, redites, et ressassées à l’envi ?
  11. Comment on change le monde ? Avec des grèves ? Ou en cultivant seul son potager ? Le chômeur ne devrait-il pas tenter lui aussi l’aventure ardéchoise plutôt que de vouloir ranimer les syndicats banlieusards ?
  12. On me souffle que toutes ces questions , quoique pertinentes, sont un peu usées.
  13. On me souffle qu’au salon Marjolaine, il y a des gens formidables… et des vendeurs de breloques charlatanesques… On me souffle que le retour à la terre, ce fut de droite en 1940, et de gauche en 1968.
  14. On m’explique que le problème c’est le système. Pas l’individu.
  15. On m’explique ensuite que le problème, en fait, c’est l’individu. « Sois le changement que tu veux voir dans le monde » disait un certain Gandhi.
  16. « S’il ne reste le choix qu’entre la violence et la lâcheté, je préfère la violence » disait aussi Gandhi. Bigre  ! Lui aussi aurait quelques incohérences ?
  17. Dans les Lumières, il y avait le rationnel esclavagiste Voltaire. Et il y avait le naturaliste Rousseau. Déjà ça s’engueulait sévère…
  18. On me signale qu’un peu de nuances ne ferait pas de mal et que sur les résaux sociaux, cela se trouve chez Quitterie.
  19. [Ajout du 2 Octobre] : Quelques chiffres factuels (droits d’auteur, revenus des conférences…) viennent faire éclater les insinuations du journaliste. « Beaucoup de bruit pour rien« . On est bien d’accord !
  20. [Ajout du 8 Octobre] : comment ai-je pu oublier de mentionner le droit de réponse ?

Fin des 3 minutes. Vous n’êtes pas obligé de lire la suite 😉

Mon avis perso ?

Si vous cherchez des gens parfaits dans ce monde, au prochain karma, changez d’espèce animale…

Jean-Baptiste Malet a fait un bon boulot dans ses précédentes enquêtes. Dans celle-ci, il y a du factuel et un travail salutaire (quoique pas vraiment nouveau). Son interview est toute en nuances mais il ressort que de là où il parle (athée, rationaliste, progressiste), il est impossible pour lui de ne pas s’étouffer avec certains messages de Pierre Rabhi. Et quoiqu’il en dise, son parti pris transpire dans de nombreux sous-entendus (Pierre Rabhi aime le pouvoir, l’argent, a des idées pétainistes…). Et ces sous-entendus sont grotesques. Il lui reproche un moment de ne pas avoir de publication scientifiques à son actif pour les questions d’agriculture. C’est hors-sujet.

Pierre Rabhi est un vieux monsieur admirable. Un demi-siècle les séparent. C’est beaucoup. Et pourtant Rabhi est un visionnaire. Et pourtant Rabhi a des côtés réacs.

Moi aussi je pense que Rabhi gagnerait à être plus offensif. Et alors …?

Je me considère parfois comme un archéologue amateur de la pensée écologique.

Toute cette polémique, vous vous en doutez, m’a agacé non pas parce que je suis partisan de Rabhi (il n’incarne pas ma pensée, j’ai toujours trouvé la fable du colibri amphigourique… mais je me sens franchement ridicule par rapport à l’oeuvre de ce monsieur). Non cette polémique m’agace parce que « sous le soleil rien de nouveau ». Oui l’écologie n’est pas née d’une lecture de lutte des classes. Des passerelles existent mais au fond selon moi, les enjeux du Vivant dépassent de loin les enjeux de l’Histoire. Dit autrement : la matérialisme historique est un modèle plutôt efficace… mais on peut aussi changer de modèle…

Tenez, en 1992, peu avant avant la mort de Felix Guattari, le même Monde Diplomatique publiait ce texte, certes sibyllin, du penseur des « Trois écologies » qu’il appelle ecosophie : une écologie environnementale, sociale ET mentale.

Il est vrai qu’il est difficile d’amener les individus à sortir d’eux-mêmes, à se dégager de leurs préoccupations immédiates et à réfléchir sur le présent et le futur du monde. Ils manquent, pour y parvenir, d’incitations collectives. Or la plupart des anciennes instances de communication, de réflexion et de concertation se sont dissoutes au profit d’un individualisme et d’une solitude souvent synonymes d’angoisse et de névrose. C’est en ce sens que je préconise – sous l’égide d’un type d’articulation inédit entre écologie environnementale, écologie sociale et écologie mentale – l’invention de nouveaux agencements collectifs d’énonciation, concernant le couple, la famille, l’école, le voisinage, etc.

Voir de plus en plus grand. Et faire petit à petit.

Colibris Tatou